vendredi 7 juin 2013

"Je n'ai pas voulu devenir Pape"

Lors de la rencontre avec les neuf mille représentants de la Compagnie de Jésus en Italie et en Albanie — qui s’est déroulée dans la matinée du vendredi 7 juin 2013 dans la salle Paul VI — le Pape François a improvisé un dialogue spontané avec les jeunes, en mettant de côté le discours préparé qu’il a résumé en improvisant, et a répondu à dix questions (reportés ci-dessous).




Chers enfants, chers jeunes !

J’ai préparé ce discours pour vous dire... mais il fait cinq pages! C’est un peu ennuyeux... Je vous propose ceci : je ferai un petit résumé, puis je remettrai le discours par écrit au père provincial et je le donnerai aussi au père Lombardi, afin que vous l’ayez par écrit. Puis, certains d’entre vous auront peut-être des questions à poser, alors nous pourrons avoir un petit dialogue. Cela nous convient ou pas ? Oui ? Très bien. On va faire comme cela alors.

Le premier point de ce texte est que dans l’éducation que nous donnons, nous jésuites, le point central est — pour notre développement de personne — la magnanimité. Nous devons être magnanimes, avoir un cœur grand, sans peur. Parier toujours sur les grands idéaux. Mais aussi magnanimes avec les petites choses, avec les choses quotidiennes. Le cœur large, le cœur grand. Et il est important de trouver cette magnanimité avec Jésus, dans la contemplation de Jésus. Jésus est celui qui ouvre les fenêtres de notre horizon. La magnanimité signifie marcher avec Jésus, le cœur attentif à ce que Jésus nous dit. Sur cette voie, je voudrais dire quelque chose aux éducateurs, au personnel scolaire et aux parents. Eduquer. Dans l’éducation, il y a un équilibre à maintenir, bien équilibrer les pas : un pas ferme sur la surface de sécurité, mais l’autre en allant dans la zone à risque. Et lorsque ce risque devient sécurité, l’autre pas cherche une autre zone à risque. On ne peut éduquer seulement dans la surface de sécurité : non. Cela empêche les personnes de grandir. Mais on ne peut pas non plus éduquer seulement dans la zone à risque : cela est trop dangereux. Il faut cet équilibre des pas, rappelez-vous le bien.

Nous voilà arrivés à la dernière page. Et quant à vous, éducateurs, je veux également vous encourager à chercher de nouvelles formes d’éducation, non conventionnelles selon la nécessité des lieux, des temps et des personnes. Cela est important, dans notre spiritualité ignacienne : aller toujours plus « au-delà », et ne pas se contenter des choses conventionnelles. Chercher toujours de nouvelles formes selon les lieux, les temps et les personnes. Je vous encourage à cela.

Et à présent, je suis prêt à répondre aux questions que vous voudriez poser : les jeunes ou les éducateurs. Je suis à votre disposition. J’ai demandé au père provincial de m’aider.

Un jeune garçon : Je m’appelle Francesco Bassani, de l’Institut Léon XIII. Je suis un garçon qui, comme je l’ai écrit dans la lettre que je t’ai adressée à toi, le Pape, essaie de croire. J’essaie, oui, j’essaie d’être fidèle. Mais j’ai des difficultés. Parfois, j’ai des doutes. Et je crois que cela est tout à fait normal à mon âge. Étant donné que tu es le Pape qui restera le plus longtemps dans mon cœur, dans ma vie, parce que je te rencontre dans la période de l’adolescence, de la croissance, je voulais te demander quelques paroles pour me soutenir dans cette croissance et soutenir tous les jeunes comme moi.

Pape François : Marcher est un art, parce que si nous marchons toujours vite, nous nous fatiguons et nous ne pouvons pas arriver à la fin, à la fin du chemin. En revanche, si nous nous arrêtons et que nous ne marchons pas, nous n’arriverons pas non plus au bout. Marcher est précisément l’art de regarder l’horizon, de penser où je veux aller, mais également de supporter la fatigue du chemin. Et souvent, le chemin est difficile, il n’est pas facile. « Je veux rester fidèle à ce chemin, mais ce n’est pas facile, écoute : il y a l’obscurité, il y a des journées sombres, également des journées d’échec, et des journées où l’on tombe... on tombe, on tombe ». Mais pensez toujours à cela : n’ayez pas peur des échecs, n’ayez pas peur des chutes. Dans l’art de marcher, ce qui est important, ce n’est pas de ne pas tomber, mais de ne pas « rester par terre ». Se relever immédiatement, et continuer à marcher. Et cela est beau : c’est cela, travailler tous les jours, c’est cela, marcher de façon humaine. Mais aussi : il n’est pas bon de marcher seul, cela n’est pas bon et c’est ennuyeux. Marcher en communauté, avec les amis, avec ceux qui nous aiment : cela nous aide, nous aide à arriver précisément à l’objectif que nous devons atteindre. Je ne sais pas si j’ai répondu à ta question. C’est bon ? Tu n’auras pas peur du chemin ? Merci.

Une jeune fille : Je m’appelle Sofia Grattarola, de l’Institut Massimiliano Massimo. Et je voulais vous demander, étant donné que, comme tous les enfants, lorsque vous étiez à l’école primaire, vous aviez des amis, non ? Et aujourd’hui que vous êtes Pape, je voulais savoir si vous les voyez encore, vos amis...

Pape François : Je suis Pape depuis deux mois et demi. Mes amis sont à 14 heures d’avion d’ici, ils sont loin. Mais je veux te dire une chose : trois d’entre eux sont venus me voir et me saluer, je les vois et ils m’écrivent, et je les aime beaucoup. On ne peut pas vivre sans amis : cela est important, c’est important.

Une enfant : Je m’appelle Teresa. François, voulais-tu devenir Pape ?

Pape François : Tu sais ce que signifie qu’une personne ne s’aime pas elle-même ? Une personne qui veut, qui a envie de devenir Pape ne s’aime pas elle-même, Dieu ne la bénit pas. Non, moi je n’ai pas voulu devenir Pape. Tu as compris ? Viens, viens.

Une dame : Votre Sainteté, nous nous appelons Monica et Antonella de la chorale des Élèves du Ciel de l’Institut social de Turin. Étant donné que nous avons été éduquées dans les écoles des jésuites, nous avons souvent l’occasion de réfléchir sur la spiritualité de saint Ignace, et nous voulions vous demander : lorsque vous avez choisi la vie consacrée, qu’est-ce qui vous a poussé à devenir jésuite plutôt que prêtre diocésain ou d’un autre ordre ? Merci.

Pape François : J’ai souvent séjourné à l’Institut social de Turin. Je le connais bien. Ce qui me plaisait le plus de la Compagnie, c’était l’aspect missionnaire, et je voulais devenir missionnaire. Quand j’étudiais la théologie, j’ai écrit au préposé général, qui était le père Arrupe, afin qu’il m’envoie, au Japon ou ailleurs. Mais lui a bien réfléchi, et il m’a dit, avec beaucoup de charité : « Mais vous avez eu une maladie des poumons, ce n’est pas très conseillé pour un travail si exigeant », et je suis resté à Buenos Aires. Mais le père Arrupe a été très bon, car il n’a pas dit : « Vous n’êtes pas assez saint pour devenir missionnaire » : il était bon, il avait de la charité. Et ce qui m’a donné beaucoup de force pour devenir jésuite est le caractère missionnaire : aller à l’extérieur, aller dans les missions pour annoncer Jésus Christ. Je crois que c’est précisément cela notre spiritualité : aller à l’extérieur, sortir, sortir toujours pour annoncer Jésus Christ, et ne pas rester enfermés dans nos structures, qui sont souvent des structures caduques. C’est cela qui m’a poussé. Merci.

Une dame : Je m’appelle Caterina De Marchis de l’Institut Léon XIII, et je me demandais : Pourquoi avez-vous — as-tu — renoncé à toutes les richesses d’un Pape, comme un appartement luxueux, ou une grosse voiture, et pourquoi as-tu préféré aller habiter dans un petit appartement tout proche, ou prendre l’autobus des évêques ? Pourquoi as-tu renoncé à la richesse ?

Pape François : Mais je crois que ce n’est pas seulement une question de richesse. Pour moi, c’est une question de personnalité : c’est cela. J’ai besoin de vivre parmi les personnes, et si je vivais seul, peut-être un peu isolé, cela ne me ferait pas du bien. Un professeur m’a posé la même question : « Mais pourquoi n’allez-vous pas habiter là-bas ? ». J’ai répondu : « Écoutez professeur, pour des raisons psychologiques ». C’est ma personnalité. Même l’appartement, [du Palais pontifical] il n’est pas très luxueux, rassure-toi... Mais je ne peux pas vivre seul, comprends-tu ? Et puis, je pense qu’en effet, à l’époque actuelle, on nous parle de tant de pauvretés dans le monde, et cela est un scandale. La pauvreté du monde est un scandale. Dans un monde où il y a tant, tant de richesses, tant de ressources pour donner à manger à tous, on ne comprend pas comment il se fait qu’il y a tant d’enfants qui ont faim, il y a tant d’enfants sans éducation, tant de pauvres ! La pauvreté aujourd’hui est un cri. Nous devons tous penser à devenir un peu plus pauvres : cela aussi, nous devons tous le faire. Comment puis-je devenir un peu plus pauvre pour ressembler davantage à Jésus, qui était le Maître pauvre ? Telle est la question. Mais ce n’est pas une question de vertu personnelle, c’est seulement que je ne peux pas vivre seul, même la question de la voiture, des choses dont tu as parlé : ne pas avoir tant de choses, et devenir un peu plus pauvre, c’est cela.

Un jeune garçon : Je m’appelle Eugenio Serafini, je viens de l’Institut cei, Centre d’éducation ignacien. Je voulais vous poser une question brève : mais comment avez-vous fait lorsque vous avez décidé de devenir non pas Pape, mais curé, de devenir jésuite ? Comment avez-vous fait ? Cela n’a-t-il pas été difficile d’abandonner ou de quitter votre famille, vos amis ?

Pape François : Écoute, cela est toujours difficile, toujours. Pour moi, cela a été difficile. Ce n’est pas facile. Il y a des moments beaux, et Jésus t’aide, te donne un peu de joie. Mais il y a des moments difficiles, où tu te sens seul, tu te sens aride, sans joie intérieure. Il y a des moments obscurs, d’obscurité intérieure. Il y a des difficultés. Mais cela est si beau de suivre Jésus, d’aller sur la voie de Jésus, que tu restes en équilibre et tu avances. Ensuite viennent des moments plus beaux. Mais personne ne doit penser que dans la vie il n’y aura pas de difficultés. Moi aussi, je voudrais poser une question à présent. Comment pensez-vous avancer avec les difficultés ? Ce n’est pas facile. Mais nous devons avancer avec force et avec confiance dans le Seigneur, avec le Seigneur, tout est possible.

Une jeune fille : Bonjour, je m’appelle Federica Iaccarino, et je viens de l’institut Pontano de Naples. Je voulais demander une parole pour les jeunes d’aujourd’hui, étant donné que l’Italie est dans une situation de grande difficulté. Et je voudrais demander une aide pour pouvoir l’améliorer, une aide pour nous, pour pouvoir faire avancer ces jeunes, nous les jeunes.

Pape François : Tu dis que l’Italie traverse un moment difficile. Oui, il y a une crise. Mais moi je te dirais : pas seulement en Italie. Le monde entier, en ce moment, traverse une période de crise. Et la crise, la crise n’est pas une chose mauvaise. C’est vrai que la crise nous fait souffrir, mais nous devons — surtout vous, les jeunes — nous devons savoir lire la crise. Cette crise, que signifie-t-elle ? Que dois-je faire pour aider à sortir de la crise ? La crise que nous vivons en ce moment est une crise humaine. On dit : mais c’est une crise économique, c’est une crise du travail. Oui, c’est vrai. Mais pourquoi ? Parce que ce problème du travail, ce problème dans l’économie, sont des conséquences du grand problème humain. Ce qui est en crise, c’est la valeur de la personne humaine, et nous, nous devons défendre la personne humaine. En ce moment... Mais j’ai déjà raconté cela trois fois, je le ferai une quatrième fois. J’ai lu, un jour, un récit d’un rabbin médiéval, datant de l’an 1200. Ce rabbin expliquait aux hébreux de l’époque l’histoire de la tour de Babel. Construire la tour de Babel n’était pas facile : on devait faire les briques. Et comment fabrique-t-on les briques ? On cherche la boue, la paille, il faut les mélanger, les transporter au four, c’est beaucoup de travail. Et après ce travail, une brique devenait un véritable trésor ! Puis, ils transportaient les briques en haut, pour construire la tour de Babel. Si une brique tombait, c’était une tragédie : ils punissaient l’ouvrier qui l’avait fait tomber, c’était une tragédie ! Mais si c’était un homme qui tombait, cela n’avait pas d’importance ! Voilà la crise que nous vivons aujourd’hui, c’est la crise de la personne. Aujourd’hui ce n’est pas la personne qui compte, c’est l’argent, les sous. Et Jésus, Dieu a donné le monde, toute la création, il l’a donnée à la personne, à l’homme et à la femme afin qu’ils l’administrent, il ne l’a pas confié à l’argent. C’est une crise, la personne est en crise parce que la personne d’aujourd’hui — écoutez bien, cela est vrai — est esclave ! Et nous devons nous libérer de ces structures économiques et sociales qui rendent esclaves. Voilà votre devoir.

Un enfant : Bonjour, je m’appelle Francesco Vin, je viens du Collège Saint-Ignace de Messine. Je voulais savoir si tu es déjà allé en Sicile.

Pape François : Non. Je peux dire deux choses : non, ou pas encore.

L’enfant : Si tu viens, nous t’attendons !

Pape François : Mais je vais te dire quelque chose : je connais de la Sicile un très beau film, que j’ai vu il y a dix ans, qui s’appelle Kaos, avec un « k » : Kaos. C’est un film basé sur quatre récits de Pirandello, et c’est un très beau film. J’ai pu voir toutes les beautés de la Sicile. C’est la seule chose que je connais de la Sicile. Mais elle est belle !

Un professeur : Je suis enseignant d’espagnol parce que je suis espagnol : je viens de San Sebastian. J’enseigne aussi la religion, et je peux dire que les enseignants, les professeurs, nous vous aimons beaucoup : cela est certain. Je ne parle au nom de personne en particulier, mais en voyant tant d’anciens élèves, aussi tant de personnalités, et nous aussi adultes, enseignants, éduqués par les jésuites, je m’interroge sur notre engagement politique, social, dans la société, en tant qu’adultes dans les écoles jésuites. Parlez-nous un peu de la façon dont notre engagement, notre travail aujourd’hui, en Italie, dans le monde, peut être jésuite, peut être évangélique.

Pape François : Très bien. S’impliquer dans la politique est une obligation pour un chrétien. Nous chrétiens, nous ne pouvons pas « jouer à Ponce Pilate », nous en laver les mains : nous ne pouvons pas. Nous devons nous impliquer dans la politique, parce que la politique est l’une des formes les plus élevées de la charité, parce qu’elle recherche le bien commun. Et les laïcs chrétiens doivent travailler en politique. Vous me direz : « Mais ce n’est pas facile ! ». Mais il n’est pas facile non plus de devenir prêtre. Il n’y a pas de choses faciles dans la vie. Ce n’est pas facile, la politique est devenue trop corrompue : mais moi je me demande: elle s’est corrompue, pourquoi ? Parce que les chrétiens ne se sont pas impliqués en politique dans un esprit évangélique ? Avec une question que je te laisse : c’est facile de dire « c’est la faute à untel ». Mais moi, qu’est-ce que je fais ? C’est un devoir ! Travailler pour le bien commun est le devoir d’un chrétien ! Et tant de fois, la voie pour travailler est la politique. Il y a d’autres voies : professeur, par exemple, est une autre voie. Mais l’activité politique pour le bien commun est l’une des voies. Cela est clair.

Un jeune : Père, je m’appelle Giacomo. En réalité, je ne suis pas seul aujourd’hui, mais je suis venu avec de très nombreux jeunes, qui sont les jeunes de la Ligue missionnaire des étudiants. C’est un mouvement un peu transversal, donc la Ligue missionnaire des étudiants se trouve un peu dans tous les collèges. Donc, Père, avant tout je voudrais vous remercier, et donc au nom de tous les jeunes avec lesquels j’ai parlé ces jours-ci, parce que finalement, avec vous, nous avons trouvé ce message d’espérance que nous avions parfois l’impression auparavant de devoir chercher à travers le monde. À présent, pouvoir l’entendre de chez nous est quelque chose qui pour nous est très fort. Surtout, Père, permettez-moi de vous dire, cette lumière s’est allumée en ce lieu où nous, les jeunes, commencions vraiment à perdre l’espérance. Donc, merci, car vous avez dit des choses véritablement fondamentales. Ma question est celle-ci, Père : comme vous le savez bien de par votre expérience, nous avons appris à connaître, à vivre avec plusieurs types de pauvretés, que sont la pauvreté matérielle — je pense à la pauvreté de notre jumelage avec le Kenya — ; la pauvreté spirituelle — je pense à la Roumanie, je pense aux événements politiques difficiles, je pense à l’alcoolisme. Alors, Père, je voudrais vous demander: comment nous, jeunes, pouvons-nous vivre avec cette pauvreté ? Comment devons-nous nous comporter ?

Pape François : Avant tout, je voudrais dire une chose, à vous tous les jeunes : ne vous laissez pas voler l’espérance ! S’il vous plaît, ne vous la laissez pas voler. Et qui vous vole l’espérance ? L’esprit du monde, les richesses, l’esprit de la vanité, la suffisance, l’orgueil. Tout cela vole l’espérance. Où est-ce que je trouve l’espérance ? Dans Jésus pauvre, Jésus qui s’est fait pauvre pour nous. Et toi, tu as parlé de pauvreté. La pauvreté nous appelle à semer l’espérance, pour avoir moi aussi davantage d’espérance. Cela semble un peu difficile à comprendre, mais je me souviens que le père Arrupe a écrit un jour une belle lettre aux Centres de recherche sociaux, aux Centres sociaux de la Compagnie. Il parlait de la façon dont il faut étudier le problème social. Mais à la fin, il disait, il nous disait à tous : « Écoutez, on ne peut pas parler des pauvres sans avoir fait l’expérience avec les pauvres ». Tu as parlé du jumelage avec le Kenya : l’expérience avec les pauvres. On ne peut pas parler de pauvreté, de pauvreté abstraite, celle-ci n’existe pas ! La pauvreté est la chair de Jésus pauvre, dans cet enfant qui a faim, dans celui qui est malade, dans ces structures sociales injustes. Aller, regarder là-bas la chair de Jésus. Mais ne vous laissez pas voler l’espérance par le bien-être, par l’esprit du bien-être qui, à la fin, te conduit à devenir un « rien » dans la vie ! Le jeune doit parier sur des idéaux élevés. Voilà mon conseil. Mais l’espérance, où puis-je la trouver ? Dans la chair de Jésus souffrant et dans la véritable pauvreté. Il y a un lien entre les deux. Merci.

À présent, je donne à tous, à vous tous et à vos familles, à vous tous, la Bénédiction du Seigneur.

La dimension intellectuelle et humaine de l'école

Lors de la rencontre avec les 9.000 représentants de la Compagnie de Jésus en Italie et en Albanie — qui s’est déroulée dans la matinée du vendredi 7 juin 2013 dans la salle Paul VI — le Pape François a improvisé un dialogue spontané avec les jeunes, en mettant de côté le discours préparé (reporté ci-dessous), qu’il a résumé en improvisant, et a répondu à dix questions.



Chers enfants, chers jeunes !

Je suis content de vous recevoir avec vos familles, les éducateurs et les amis de la grande famille des Écoles des jésuites italiens et d’Albanie. Je vous adresse à tous un salut affectueux : bienvenus ! Avec vous tous, je me sens véritablement « en famille ». Et c’est un motif de joie particulière que notre rencontre coïncide avec la solennité du Sacré-Cœur de Jésus.

Je voudrais vous dire avant tout une chose qui se réfère à saint Ignace de Loyola, notre fondateur. À l’automne 1537, en allant à Rome avec le groupe de ses premiers compagnons, il se demanda : si on nous demande qui nous sommes, que répondrons-nous ? Il est naturel de répondre : « Nous dirons que nous sommes la “Compagnie de Jésus” » ! (Fontes Narrativi Societas Iesu, vol. 1, pp. 320-322). Un nom exigeant, qui voulait indiquer un rapport d’amitié très étroite, d’affection totale pour Jésus dont ils voulaient suivre les traces. Pourquoi vous ai-je raconté cela ? Parce que saint Ignace et ses compagnons avaient compris que Jésus leur enseignait comment bien vivre, comment réaliser une existence qui ait un sens profond, qui donne enthousiasme, joie et espérance ; ils avaient compris que Jésus est un grand maître de vie et un modèle de vie, et que non seulement il leur offrait un enseignement, mais il les invitait également à le suivre sur cette voie.

Chers jeunes, si je vous demandais à présent : pourquoi allez-vous à l’école, que me répondriez-vous ? Il y aurait probablement de nombreuses réponses selon la sensibilité de chacun. Mais je pense que l’on pourrait résumer le tout en disant que l’école est l’un des milieux éducatifs dans lequel on grandit pour apprendre à vivre, pour devenir des hommes et des femmes adultes et mûrs, capables de marcher, de parcourir la voie de la vie. Comment l’école vous aide-t-elle à grandir ? Elle vous aide non seulement à développer votre intelligence, mais ce en vue d’une formation intégrale de toutes les composantes de votre personnalité.

Selon ce que nous enseigne saint Ignace, dans l’école, l’élément principal est d’apprendre à être magnanime. La magnanimité : cette vertu du grand et du petit (Non coerceri maximo contineri minimo, divinum est), qui nous fait toujours regarder l’horizon. Que signifie être magnanimes ? Cela veut dire avoir un grand cœur, avoir une grandeur d’âme, cela veut dire avoir de grands idéaux, le désir d’accomplir de grandes choses pour répondre à ce que Dieu nous demande, et précisément pour cela, bien accomplir les choses de chaque jour, toutes les actions quotidiennes, les engagements, les rencontres avec les personnes ; faire les petites choses de chaque jour avec un cœur grand ouvert à Dieu et aux autres. Il est important alors de soigner la formation humaine visant à la magnanimité. L’école n’élargit pas seulement votre dimension intellectuelle, mais également humaine. Et je pense que de façon particulière, les écoles des jésuites sont attentives à développer les vertus humaines : la loyauté, le respect, la fidélité, l’engagement.

Je voudrais m’arrêter sur deux valeurs fondamentales : la liberté et le service. Avant tout : soyez des personnes libres ! Qu’est-ce que je veux dire par là ? On pense peut-être que la liberté signifie faire tout ce que l’on veut, ou bien s’aventurer dans des expériences extrêmes pour ressentir une sensation d’ivresse et vaincre l’ennui. Mais cela n’est pas la liberté. La liberté signifie savoir réfléchir sur ce que nous faisons, savoir évaluer ce qui est bien de ce qui est mal, quels sont les comportements qui font grandir, cela signifie choisir toujours le bien. Nous sommes libres pour le bien. Et en cela, n’ayez pas peur d’aller à contre-courant, même si cela n’est pas facile ! Être libres pour choisir toujours le bien est exigeant, mais cela fera de vous des personnes courageuses, qui savent affronter la vie, des personnes animées de courage et de patience (parresia et ypomoné).

Le deuxième mot est service. Dans vos écoles, vous participez à diverses activités qui vous habituent à ne pas vous renfermer sur vous-mêmes ou sur votre petit monde, mais à vous ouvrir aux autres, en particulier aux plus pauvres et aux personnes dans le besoin, à travailler pour améliorer le monde dans lequel nous vivons. Soyez des hommes et des femmes avec les autres et pour les autres, de véritables champions du service aux autres.

Pour être magnanimes avec une liberté intérieure et un esprit de service, la formation spirituelle est nécessaire. Chers enfants, chers jeunes, aimez toujours plus Jésus Christ ! Notre vie est une réponse à son appel et vous serez heureux et vous construirez bien votre vie si vous savez répondre à cet appel. Ressentez la présence du Seigneur dans votre vie. Il est proche de chacun de vous comme compagnon, comme ami qui sait vous aimer et comprendre, qui vous encourage dans les moments difficiles, et ne vous abandonne jamais. Dans la prière, dans le dialogue avec Lui, dans la lecture de la Bible, vous découvrirez qu’Il est vraiment proche de vous. Et apprenez aussi à lire les signes de Dieu dans votre vie. Il nous parle toujours, même à travers les événements de notre temps et de notre existence de chaque jour ; c’est à nous de l’écouter.

Je ne veux pas être trop long, mais je voudrais adresser une parole spécifique également aux éducateurs : aux jésuites, aux enseignants, aux personnes qui travaillent dans vos écoles et aux parents. Ne vous découragez pas face aux difficultés que le défi de l’éducation présente ! Éduquer n’est pas un métier, mais une attitude, une façon d’être ; pour éduquer, il faut sortir de soi et être au milieu des jeunes, les accompagner dans les étapes de leur croissance en se mettant à leurs côtés. Donnez-leur une espérance, un optimisme pour leur chemin dans le monde. Enseignez à voir la beauté et la bonté de la création et de l’homme, qui conserve toujours la marque du Créateur. Mais surtout, soyez témoins à travers votre vie de ce que vous communiquez. Un éducateur — jésuite, enseignant, personnel scolaire, parent — transmet des connaissances, des valeurs à travers ses paroles, mais il aura une influence sur les jeunes s’il accompagne ses paroles de son témoignage, à travers sa cohérence de vie. Sans cohérence, il est impossible d’éduquer ! Vous êtes tous éducateurs, il n’y a pas de procurations dans ce domaine. La collaboration dans un esprit d’unité et de communauté entre les diverses composantes éducatives est alors essentielle et doit être favorisée et nourrie. Le collège peut et doit servir de catalyseur, être un lieu de rencontre et de convergence de la communauté éducative tout entière dans l’unique objectif de former, d’aider à grandir pour devenir des personnes mûres, simples, compétentes et honnêtes, qui sachent aimer avec fidélité, qui sachent vivre la vie comme réponse à la vocation de Dieu, et leur future profession comme service à la société. Je voudrais dire ensuite aux jésuites qu’il est important de nourrir leur engagement dans le domaine éducatif. Les écoles sont un instrument précieux pour apporter une contribution au chemin de l’Église et de la société tout entière. De plus, le domaine éducatif ne se limite pas à l’école conventionnelle. Soyez encouragés à rechercher de nouvelles formes d’éducation non conventionnelles selon « les nécessités des lieux, des temps et des personnes ».

Enfin, j’adresse un salut à tous les anciens élèves présents, aux représentants des écoles italiennes du Réseau deFe y Alegria, dont je connais bien le grand travail qu’il accomplit en Amérique du sud, en particulier parmi les couches les plus pauvres. Et j’adresse un salut particulier à la délégation du Collège albanais de Scutari, qui après les longues années de répression des institutions religieuses, a repris son activité depuis 1994, en accueillant et en éduquant les jeunes catholiques, orthodoxes, musulmans et également certains élèves nés dans des cadres familiaux agnostiques. Ainsi, l’école devient un lieu de dialogue et de confrontation sereine, pour promouvoir des attitudes de respect, d’écoute, d’amitié et d’esprit de collaboration.

Chers amis, je vous remercie tous pour cette rencontre. Je vous confie à l’intercession maternelle de Marie et je vous accompagne de ma Bénédiction : que le Seigneur soit toujours proche de vous, vous relève en cas de chute et vous pousse à mûrir et à faire des choix toujours plus élevés « con grande ánimo y liberalidad », avec magnanimité. Ad Maiorem Dei Gloriam.

jeudi 6 juin 2013

La vie spirituelle est la source de la liberté intérieure

Discours du Pape François à la communauté de l'Académie Pontificale ecclésiastique.

Chers frères dans l’épiscopat, chers prêtres, chères sœurs, chers amis.

J’adresse à tous la plus cordiale bienvenue !

[...] Chers amis, vous vous préparez à un ministère particulièrement exigeant, qui vous mettra au service direct du Successeur de Pierre, de son charisme d’unité et de communion, et de sa sollicitude pour toutes les Églises. Le travail que l’on prête dans les représentations pontificales exige, comme du reste tout type de ministère sacerdotal, une grande liberté intérieure, une grande liberté intérieure. Vivez ces années de votre préparation avec engagement, générosité et grandeur d’âme, afin que cette liberté puisse véritablement prendre forme en vous !

Mais que signifie avoir une liberté intérieure ?

Tout d’abord cela signifie être libres de projets personnels, être libres de projets personnels, de certaines modalités concrètes par lesquelles peut-être, un jour, vous avez pensé vivre votre sacerdoce, de la possibilité de programmer l’avenir, de la perspective de demeurer longtemps dans « votre » lieu d’action pastorale. Cela signifie, d’une certaine manière, vous libérer également de la culture et de la mentalité dont vous provenez, non pour l’oublier et encore moins pour la renier, mais pour vous ouvrir, dans la charité, à la compréhension de cultures différentes et à la rencontre avec des hommes appartenant à des mondes même très éloignés du vôtre. Surtout, cela signifie veiller à être libres de toute ambition ou objectifs personnels qui peuvent faire tant de mal à l’Église, en ayant soin de mettre toujours à la première place non pas votre réalisation, ou la reconnaissance que vous pourriez recevoir à l’intérieur ou à l’extérieur de la communauté ecclésiale, mais le bien supérieur de la cause de l’Évangile et l’accomplissement de la mission qui vous sera confiée. Et être libres de toute ambition ou objectifs personnels, cela est pour moi important, c’est important. Le carriérisme est une lèpre, une lèpre. S’il vous plaît : pas de carriérisme. C’est pour cette raison que vous devrez être disposés à intégrer toute vision personnelle de l’Église, aussi légitime soit-elle, toute idée ou jugement personnel, dans l’horizon du regard de Pierre et de sa mission particulière au service de la communion et de l’unité du troupeau du Christ, de sa charité pastorale, qui embrasse le monde entier et qui, grâce aussi à l’action des représentations pontificales, veut être présent surtout dans ces lieux, souvent oubliés, où les besoins de l’Église et de l’humanité sont les plus grands.

En un mot, le ministère auquel vous vous préparez — parce que vous vous préparez à un ministère! non pas à une profession, mais à un ministère — ce ministère vous demande de sortir de vous-mêmes, un détachement de soi qui peut être atteint uniquement à travers un intense chemin spirituel et une sérieuse unification de la vie autour du mystère de l’amour de Dieu et du dessein impénétrable de son appel. Dans la lumière de la foi, nous pouvons vivre la liberté de nos projets et de notre volonté non comme un motif de frustration ou de vide, mais comme une ouverture au don surabondant de Dieu, qui rend fécond notre sacerdoce. Vivre le ministère au service du Successeur de Pierre et des Églises auxquelles vous serez envoyés, pourra sembler exigeant, mais cela vous permettra, pour ainsi dire, d’être et de respirer dans le cœur de l’Église, de sa catholicité. Et cela constitue un don spécial, car, comme le rappelait justement à votre communauté le Pape Benoît XVI, « là où il y a ouverture à l’objectivité de la catholicité, existe aussi le principe d’une authentique personnalisation » (Discours à l’Académie pontificale ecclésiastique, 10 juin 2011).

Ayez grand soin de la vie spirituelle, qui est la source de la liberté intérieure. Sans prière il n’y a pas de liberté intérieure. Vous pourrez tirer un précieux profit des instruments de configuration au Christ propres à la spiritualité sacerdotale, en cultivant la vie de prière et en faisant de votre travail quotidien un exercice au service de votre sanctification. J’aimerais rappeler ici la figure du bienheureux Jean XXIII, dont nous avons célébré il y a quelques jours le cinquantième anniversaire de la mort : son service comme représentant pontifical a été l’un des cadres, et non le moins significatif, dans lesquels sa sainteté a pris forme. En relisant ses écrits, on est impressionné par le soin qu’il mit toujours à veiller sur son âme, au milieu des occupations les plus variées dans le domaine ecclésial et politique. C’est de là que naissait sa liberté intérieure, la joie qu’il transmettait au dehors, et l’efficacité même de son action pastorale et diplomatique. Ainsi notait-il dans le Journal de l’âme, au cours des Exercices spirituels de 1948, tandis qu’il était nonce à Paris : « Plus je suis mûr en années et en expériences, plus je reconnais que la voie la plus sûre pour ma sanctification personnelle et pour le meilleur succès de mon service au Saint-Siège, reste l’effort vigilant de tout réduire, principes, directions, positions, affaires, au maximum de la simplicité et du calme ; en faisant attention à toujours émonder ma vigne de ce qui n’est qu’un feuillage inutile... et aller droit à ce qui est vérité, justice, charité, surtout la charité. Toute autre manière de faire, n’est que posture et recherche d’affirmation personnelle, qui très vite nous trahit et devient encombrant et ridicule » (pour l’édition italienne : Cinisello Balsamo 2000, p. 497). Il voulait émonder sa vigne, éliminer le feuillage, émonder. Et quelques années plus tard, arrivé au terme de son long service comme représentant pontifical, devenu patriarche de Venise, il écrivait : « À présent, je me retrouve en plein ministère direct des âmes. En vérité, j’ai toujours estimé que pour un ecclésiastique, la diplomatie, ainsi appelée, doit toujours être pénétrée d’esprit pastoral, autrement plus rien ne compte, et une mission sainte vire au ridicule » (ibid., pp. 513-514). Et cela est important. Écoutez bien : lorsque dans une nonciature, il y a un secrétaire ou un nonce qui ne suit pas la voie de la sainteté et se laisse toucher par les si nombreuses formes, les si nombreuses sortes de mondanité spirituelle, il devient ridicule et tout le monde se moque de lui. S’il vous plaît, ne vous rendez pas ridicules : soyez saints, ou bien rentrez dans vos diocèses faire le curé, mais ne soyez pas ridicules dans la vie diplomatique où, pour un prêtre, il existe de nombreux dangers pour la vie spirituelle.

Je voudrais aussi adresser une parole aux religieuses — merci ! — qui accomplissent dans un esprit religieux et franciscain leur service quotidien au milieu de vous. Ce sont de bonnes mères qui vous accompagnent avec la prière, avec leurs paroles simples et essentielles et surtout avec l’exemple de fidélité, de dévouement et d’amour. En même temps qu’elles, je voudrais remercier le personnel laïc qui travaille dans la Maison. Ce sont des présences cachées, mais importantes qui vous permettent de vivre avec sérénité et engagement votre temps à l’Académie.

Chers prêtres, je vous souhaite d’entreprendre le service au Saint-Siège avec le même esprit que le bienheureux Jean XXIII. Je vous demande de prier pour moi et je vous confie à la garde de la Vierge Marie et de saint Antoine abbé votre patron. Que vous accompagnent l’assurance de mon souvenir et ma bénédiction, que j’étends de tout cœur à toutes les personnes qui vous sont chères. Merci.

mercredi 5 juin 2013

Ecologie humaine et écologie de l'environnement vont de pair

Audience Générale du Pape François.

Chers frères et sœurs, bonjour !

Je voudrais m’arrêter aujourd’hui sur la question de l’environnement, comme j’ai déjà eu l’occasion de le faire en diverses occasions. C’est ce que me suggère également la célébration aujourd’hui de la Journée mondiale de l’environnement, promue par les Nations Unies, qui lance un puissant rappel à la nécessité d’éliminer le gaspillage et la destruction des aliments.

Lorsque nous parlons d’environnement, de la création, ma pensée va aux premières pages de la Bible, au Livre de la Genèse, où l’on affirme que Dieu établit l’homme et la femme sur terre afin qu’ils la cultivent et qu’ils la gardent (cf. 2, 15). Cela suscite en moi les questions suivantes : Que signifie cultiver et garder la terre ? Cultivons-nous et gardons-nous vraiment la création ? Ou bien est-ce que nous l’exploitons et nous la négligeons ? Le verbe « cultiver » me rappelle à l’esprit le soin que l’agriculteur prend de sa terre afin qu’elle porte du fruit et que celui-ci soit partagé : combien d’attention, de passion et de dévouement ! Cultiver et garder la création est une indication de Dieu donnée non seulement au début de l’histoire, mais à chacun de nous ; cela fait partie de son projet ; cela signifie faire croître le monde avec responsabilité, en le transformant afin qu’il soit un jardin, un lieu vivable pour tous. Benoît XVI a rappelé à plusieurs reprises que ce devoir qui nous a été confié par Dieu Créateur exige de saisir le rythme et la logique de la création. Au contraire, nous sommes souvent guidés par l’orgueil de dominer, de posséder, de manipuler, d’exploiter ; nous ne la « gardons » pas, nous ne la respectons pas, nous ne la considérons pas comme un don gratuit dont il faut prendre soin. Nous sommes en train de perdre l’attitude de l’émerveillement, de la contemplation, de l’écoute de la création ; et ainsi, nous ne sommes plus capables d’y lire ce que Benoît XVI appelle « le rythme de l’histoire d’amour de Dieu avec l’homme ». Pourquoi est-ce le cas ? Parce que nous pensons et vivons de façon horizontale, nous nous sommes éloignés de Dieu, nous ne lisons pas ses signes.

Mais « cultiver et garder » ne comprend pas seulement le rapport entre nous et l’environnement, entre l’homme et la création, cela concerne également les relations humaines. Les Papes ont parlé d’écologie humaine, en étroite relation à l’écologie de l’environnement. Nous vivons actuellement un moment de crise ; nous le voyons dans l’environnement, mais surtout, nous le voyons dans l’homme. La personne humaine est en danger : cela est certain, la personne humaine aujourd’hui est en danger, voilà l’urgence de l’écologie humaine ! Et le danger est grave, parce que la cause du problème n’est pas superficielle, mais profonde : ce n’est pas seulement une question d’économie, mais d’éthique et d’anthropologie. L’Église l’a souligné à plusieurs reprises ; et beaucoup disent : oui, c’est juste, c’est vrai... mais le système continue comme avant, parce que ce qui prime, parce que ce qui domine, ce sont les dynamiques d’une économie et d’une finance sans éthique. Ce qui commande aujourd’hui, ce n’est pas l’homme, c’est l’argent, l’argent, le gain commande. Et Dieu notre Père a donné le devoir de garder la terre non pas à l’argent, mais à nous : aux hommes et aux femmes. Nous avons ce devoir ! En revanche, les hommes et les femmes sont sacrifiés aux idoles du profit et de la consommation : c’est la « culture du rebut ». Si un ordinateur se casse, c’est une tragédie, mais la pauvreté, les nécessités, les drames de tant de personnes finissent par faire partie de la normalité. Si une nuit d’hiver, tout près d’ici, via Ottaviano, par exemple, une personne meurt, ce n’est pas une nouvelle. Si dans tant de parties du monde, il y a des enfants qui n’ont rien à manger, ce n’est pas une nouvelle, cela semble normal. Il ne peut pas en être ainsi ! Et pourtant, ces choses entrent dans la normalité : que certaines personnes sans domicile fixe meurent de froid dans la rue, cela n’est pas une nouvelle. En revanche, une baisse de dix points dans les bourses de certaines villes représente une tragédie. Quelqu’un qui meurt, ce n’est pas une nouvelle, mais si les bourses chutent de dix points, c’est une tragédie ! Ainsi, les personnes sont mises au rebut, comme si elles étaient des déchets.

Cette « culture du rebut » tend à devenir une mentalité commune, qui contamine tout le monde. La vie humaine, la personne, ne sont plus considérées comme une valeur primaire à respecter et à garder, en particulier si elle est pauvre ou handicapée, si elle ne sert pas encore — comme l’enfant à naître — ou si elle ne sert plus — comme la personne âgée. Cette culture du rebut nous a rendus insensibles également aux gaspillages et aux déchets alimentaires, qui sont encore plus répréhensibles lorsque dans chaque partie du monde malheureusement, de nombreuses personnes et familles souffrent de la faim et de la malnutrition. Jadis, nos grands-parents faisaient très attention à ne rien jeter de la nourriture qui restait. Le consumérisme nous a poussés à nous habituer au superflu et au gaspillage quotidien de nourriture, à laquelle parfois nous ne sommes plus capables de donner la juste valeur, qui va bien au-delà des simples paramètres économiques. Rappelons-nous bien, cependant, que lorsque l’on jette de la nourriture, c’est comme si l’on volait la nourriture à la table du pauvre, à celui qui a faim ! J’invite chacun à réfléchir sur le problème de la perte et du gaspillage de la nourriture, pour identifier des façons et des moyens qui, en affrontant sérieusement cette problématique, puissent être des instruments de solidarité et de partage avec les personnes le plus dans le besoin.

Il y a plusieurs jours, en la fête du Corpus Domini, nous avons lu le récit du miracle des pains : Jésus donne à manger à la foule avec cinq pains et deux poissons. Et la conclusion du passage est importante : « Ils mangèrent et furent tous rassasiés, et ce qu’ils avaient eu de reste fut emporté : douze couffins » (Lc 9, 17). Jésus demande à ses disciples que rien ne soit perdu : pas de gaspillage ! Puis, il y a ce détail des douze couffins : pourquoi douze ? Qu’est-ce que cela signifie ? Douze est le nombre des tribus d’Israël, il représente de façon symbolique le peuple tout entier. Et cela nous dit que lorsque la nourriture est partagée de façon équitable, avec solidarité, personne ne manque du nécessaire, chaque communauté peut répondre aux besoins des plus pauvres. Écologie humaine et écologie de l’environnement vont de pair.

Je voudrais alors que nous prenions tous l’engagement sérieux de respecter et de garder la création, d’être attentifs à chaque personne, de combattre la culture du gaspillage et du rebut, pour promouvoir une culture de la solidarité et de la rencontre. Merci.

lundi 3 juin 2013

Jean XXIII, un phare lumineux pour le chemin qui nous attend

Discours du Pape François à Bergame pour le 50e anniversaire de la mort du Bienheureux Jean XXIII.

Chers amis du diocèse de Bergame,

Je suis heureux de vous souhaiter la bienvenue ici, sur la tombe de l’apôtre Pierre, dans ce lieu où tout catholique se sent chez lui [...].

Il y a exactement cinquante ans, à cette heure précise, le bienheureux Jean XXIII quittait ce monde. Qui, comme moi, a un certain âge, conserve le vif souvenir de l’émotion qui se répandit partout en ces jours-là : la place Saint-Pierre était devenue un sanctuaire à ciel ouvert, accueillant jour et nuit des fidèles de tous les âges et conditions sociales, angoissés et en prière pour la santé du Pape. Le monde entier avait reconnu dans le Pape Jean un pasteur et un père. Pasteur parce que père. Qu’est-ce qui l’avait rendu tel ? Comment avait-il pu arriver au cœur de personnes si différentes, même de beaucoup de non-chrétiens ? Pour répondre à cette question, nous pouvons nous référer à sa devise épiscopale, Oboedientia et pax : obéissance et paix. « Ces mots — notait Mgr Roncalli à la veille de sa consécration épiscopale — sont un peu mon histoire et ma vie » (Journal de l’âme, Retraite de préparation pour la consécration épiscopale, 13-17 mars 1925). Obéissance et paix.

Je voudrais partir de la paix, parce que c’est l’aspect le plus évident, celui que les personnes ont perçu chez le Pape Jean : Angelo Roncalli était un homme capable de transmettre la paix ; une paix naturelle, sereine, cordiale ; une paix qui avec son élection au pontificat se manifesta au monde entier et reçut le nom de la bonté. C’est une très belle chose de trouver un prêtre bon, empli de bonté. Et cela me fait penser à une chose que saint Ignace de Loyola — mais je ne fais pas de publicité ! — disait aux jésuites, quand il parlait des qualités que doit avoir un supérieur. Et il disait : il doit avoir ceci, cela, ceci, cela... une longue énumération de qualités. Mais à la fin, il ajoute : « mais s’il n’a pas ces vertus, qu’il ait au moins une grande bonté ». C’est l’essentiel. C’est un père. Un prêtre avec de la bonté. Cela fut indubitablement un trait distinctif de sa personnalité, qui lui permit de construire partout de solides amitiés et qui apparut de manière particulière dans son ministère de représentant du Pape, qu’il a assuré pendant près de trois décennies, souvent au contact avec des milieux et des mondes très éloignés de cet univers catholique dans lequel il était né et il s’était formé. C’est précisément dans ces milieux qu’il se démontra en particulier efficace pour tisser des relations et un promoteur d’unité de grande valeur, au sein et en dehors de la communauté ecclésiale, ouvert au dialogue avec les chrétiens d’autres Églises, avec des représentants du monde juif et musulman et avec de nombreux autres hommes de bonne volonté. En réalité, le Pape Jean transmettait la paix parce qu’il avait une âme profondément pacifiée : il s’était laissé pacifier par le Saint-Esprit. Et cette âme pacifiée était le fruit d’un travail long et difficile sur lui-même, un travail dont il nous est resté une trace importante dans le Journal de l’âme. Là, nous pouvons voir le séminariste, le prêtre, l’évêque Angelo Roncalli aux prises avec le chemin de purification progressive du cœur. Nous le voyons jour après jour, attentif à reconnaître et à réprimer les désirs qui proviennent de son propre égoïsme, à discerner les inspirations du Seigneur, se laissant guider par de sages directeurs spirituels et inspirer par des maîtres comme saint François de Sales et saint Charles Borromée. En lisant ses écrits nous assistons vraiment à une âme en train de prendre forme, sous l’action du Saint-Esprit qui œuvre dans son Église, dans les âmes : c’est Lui précisément qui, avec ces bonnes prédispositions, a pacifié son âme.

Et nous en venons ici au deuxième mot décisif : « obéissance ». Si la paix a été la caractéristique extérieure, l’obéissance a constitué pour Angelo Roncalli la disposition intérieure : l’obéissance, en réalité, a été l’instrument pour arriver à la paix. Tout d’abord, elle a eu un sens très simple et concret : accomplir dans l’Église le service que les supérieurs lui demandaient, sans rien chercher pour lui-même, sans se soustraire à rien de ce qui était demandé, même lorsque cela signifia quitter sa terre, se confronter avec des mondes qui lui étaient inconnus, demeurer de longues années dans des lieux où la présence des catholiques était très faible. Se laisser ainsi conduire, comme un enfant, cela a construit son parcours sacerdotal que vous connaissez bien, d’abord secrétaire de Mgr Radini Tedeschi et, dans le même temps, enseignant et père spirituel au séminaire diocésain, puis représentant pontifical en Bulgarie, Turquie et Grèce, en France, puis pasteur de l’Église vénitienne et enfin Évêque de Rome. À travers cette obéissance, le prêtre et l’évêque Roncalli a toutefois vécu aussi une fidélité plus profonde, que nous pourrions définir, comme il l’aurait dit lui-même, un abandon à la divine Providence. Il a constamment reconnu, dans la foi, qu’à travers ce parcours de vie apparemment guidé par d’autres, non conduit par ses propres goûts ou sur la base de sa propre sensibilité spirituelle, Dieu dessinait progressivement son projet. C’était un homme de gouvernement, c’était un guide. Mais un guide guidé par le Saint-Esprit, par obéissance.

Encore plus profondément, à travers cet abandon quotidien à la volonté de Dieu, le futur Pape Jean a vécu une purification, qui lui a permis de se détacher complètement de lui-même et d’adhérer au Christ, en laissant ainsi émerger cette sainteté que l’Église a ensuite officiellement reconnue. « Qui perdra sa vie pour moi la sauvera » nous dit Jésus (Lc 9, 24). C’est là qu’est la source véritable de la bonté du Pape Jean, de la paix qu’il a répandue sur le monde, ici se trouve la racine de sa sainteté : dans son obéissance évangélique.

Et cela est un enseignement pour chacun de nous, mais aussi pour l’Église de notre temps : si nous savons nous laisser guider par le Saint-Esprit, si nous savons réprimer notre égoïsme pour faire place à l’amour du Seigneur et à sa volonté, alors nous trouverons la paix, alors nous saurons être des constructeurs de paix et nous diffuserons la paix autour de nous. À cinquante ans de sa mort, la conduite sage et paternelle du Pape Jean, son amour pour la tradition de l’Église et la conscience de son besoin constant de mise à jour, l’intuition prophétique de la convocation du Concile Vatican II et le don de sa propre vie pour sa bonne réussite, restent comme des pierres milliaires dans l’histoire de l’Église du XXe siècle et comme un phare lumineux pour le chemin qui nous attend.

Chers bergamasques, vous êtes fiers à juste titre du « Bon Pape », lumineux exemple de la foi et des vertus de générations entières de chrétiens de votre terre. Conservez son esprit, approfondissez l’étude de sa vie et de ses écrits, mais, surtout, imitez sa sainteté. Laissez-vous guider par le Saint-Esprit. N’ayez pas peur des risques, comme lui n’a pas eu peur. Docilité à l’Esprit, amour pour l’Église et en avant... le Seigneur fera toute chose. Du Ciel, puisse-t-il continuer à accompagner avec amour votre Église, qu’il a tant aimée de son vivant, et obtenir pour elle du Seigneur le don de prêtres saints et nombreux, de vocations à la vie religieuse et missionnaire, comme à la vie familiale et à l’engagement laïc dans l’Église et dans le monde. Merci de votre visite au Pape Jean ! Je vous bénis tous de tout cœur. Merci beaucoup.

dimanche 2 juin 2013

Adoration eucharistique avec le Pape François

Le signe de Jésus, pain de Dieu pour l'humanité

Angelus du Pape François.

Chers frères et sœurs, bonjour !

Jeudi dernier, nous avons célébré la fête du Corpus Domini, qui en Italie et dans d’autres pays est reportée à ce dimanche. C’est la fête de l’Eucharistie, Sacrement du Corps et du Sang du Christ.

L’Évangile nous propose le récit du miracle des pains (Lc 9, 11-17) ; je voudrais m’arrêter sur un aspect qui me touche toujours et me fait réfléchir. Nous sommes sur la rive du lac de Galilée, le soir approche. Jésus se préoccupe pour la foule qui est avec Lui depuis des heures. Ils sont des milliers et ils ont faim. Que faire ? Les disciples aussi se posent la question et disent à Jésus : « Renvoie la foule » afin qu’elle aille dans les villages proches pour trouver à manger. Jésus au contraire dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (v. 13). Les disciples sont déconcertés et répondent : « Nous n’avons que cinq pains et deux poissons », ce qui signifie : à peine le nécessaire pour nous.

Jésus sait bien quoi faire, mais il veut faire participer ses disciples, il veut les éduquer. L’attitude des disciples est une attitude humaine, qui recherche la solution la plus réaliste, qui ne crée pas trop de problèmes : renvoie la foule — disent-ils — que chacun s’arrange comme il peut, du reste, tu as déjà tant fait pour eux : tu as prêché, tu as guéris les malades… Renvoie la foule !

L’attitude de Jésus est complètement différente, elle est dictée par son union avec le Père et par sa compassion pour la foule, cette pitié de Jésus envers nous tous : Jésus ressent nos problèmes, il ressent nos faiblesses, il ressent nos besoins. Devant ces cinq pains, Jésus pense : voici la providence ! De ce « peu », Dieu peut tirer le nécessaire pour tous. Jésus fait totalement confiance au Père céleste, il sait que tout Lui est possible. C’est pourquoi il dit aux disciples de faire asseoir la foule par groupes de cinquante — ce n’est pas par hasard, cela signifie qu’ils ne sont plus une foule, mais qu’ils deviennent des communautés, nourries du pain de Dieu. Puis il prend ces pains et ces poissons, lève les yeux au ciel, récite la bénédiction — la référence à l’Eucharistie est claire —, puis il les rompt et commence à les donner aux disciples, et les disciples les distribuent… et les pains et les poissons ne finissent pas, ils ne finissent pas ! Voici le miracle : plus qu’une multiplication c’est un partage, animé par la foi et par la prière. Ils mangèrent tous et il en resta : c’est le signe de Jésus, pain de Dieu pour l’humanité.

Les disciples virent cela, mais ils ne comprirent pas bien le message. Ils furent pris, comme la foule, par l’enthousiasme du succès. Encore une fois, ils suivirent la logique humaine et non celle de Dieu, qui est celle du service, de l’amour, de la foi. La fête du Corpus Domini nous demande de nous convertir à la foi en la Providence, de savoir partager le peu que nous sommes et que nous avons, et de ne jamais nous fermer sur nous-mêmes. Demandons à notre Mère Marie de nous aider dans cette conversion, pour suivre vraiment davantage ce Jésus que nous adorons dans l’Eucharistie. Ainsi soit-il.