dimanche 19 mai 2013

L'Esprit Saint nous fait entrer dans le mystère du Dieu vivant

Homélie du Pape François à la Messe de la Pentecôte.


Chers frères et sœurs,

En ce jour, nous contemplons et revivons dans la liturgie l’effusion de l’Esprit Saint opérée par le Christ ressuscité sur son Église ; un événement de grâce qui a rempli le cénacle de Jérusalem pour se répandre dans le monde entier.

Mais que se passe-t-il en ce jour si éloigné de nous, et pourtant si proche au point de rejoindre l’intime de notre cœur ? Saint Luc nous offre la réponse dans le passage des Actes des apôtres que nous avons entendu (2, 1-11). L’évangéliste nous ramène à Jérusalem, à l’étage supérieur de la maison dans laquelle sont réunis les Apôtres. Le premier élément qui attire notre attention est le fracas qui vint soudain du ciel, « pareil à celui d’un violent coup de vent » et remplit la maison ; puis « une sorte de feu qui se partageait en langues », et se posait sur chacun des Apôtres. Fracas et langues de feu sont des signes précis et concrets qui frappent les Apôtres, non seulement extérieurement, mais aussi au plus profond d’eux-mêmes : dans l’esprit et dans le cœur. La conséquence est que « tous furent remplis du Saint Esprit » qui libère son dynamisme irrésistible, avec des résultats surprenants : « Ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit ». S’ouvre alors devant nos yeux un tableau tout à fait inattendu : une grande foule se rassemble et s’émerveille parce que chacun entend parler les Apôtres dans sa propre langue. Tous font une expérience nouvelle, jamais arrivée auparavant : « Nous les entendons parler dans nos langues ». Et de quoi parlent-ils ? « Des merveilles de Dieu ».

A la lumière de ce passage des Actes, je voudrais réfléchir sur trois paroles liées à l’action de l’Esprit : nouveauté, harmonie, mission.

1. La nouveauté nous fait toujours un peu peur, parce que nous nous sentons plus rassurés si nous avons tout sous contrôle, si c’est nous-mêmes qui construisons, programmons, faisons des projets pour notre vie selon nos plans, nos sécurités, nos goûts. Et cela arrive aussi avec Dieu. Souvent, nous le suivons, nous l’accueillons, mais jusqu’à un certain point ; il nous est difficile de nous abandonner à Lui avec pleine confiance, laissant l’Esprit Saint être l’âme, le guide de notre vie dans tous les choix ; nous avons peur que Dieu nous fasse parcourir des chemins nouveaux, nous fasse sortir de notre horizon souvent limité, fermé, égoïste, pour nous ouvrir à ses horizons. Mais, dans toute l’histoire du salut, quand Dieu se révèle, il apporte la nouveauté - Dieu apporte toujours la nouveauté -, il transforme et demande de se confier totalement à Lui : Noé construit une arche, raillé par tous, et il se sauve ; Abraham laisse sa terre avec seulement une promesse en main ; Moïse affronte la puissance du pharaon et guide le peuple vers la liberté ; les Apôtres, craintifs et enfermés dans le cénacle, sortent avec courage pour annoncer l’Évangile. Ce n’est pas la nouveauté pour la nouveauté, la recherche du nouveau pour dépasser l’ennui, comme il arrive souvent de nos jours. La nouveauté que Dieu apporte dans notre vie est ce qui vraiment nous réalise, ce qui nous donne la vraie joie, la vraie sérénité, parce que Dieu nous aime et veut seulement notre bien. Demandons-nous aujourd’hui: sommes-nous ouverts aux « surprises de Dieu » ? Ou bien nous fermons-nous, avec peur, à la nouveauté de l’Esprit Saint ? Sommes-nous courageux pour aller par les nouveaux chemins que la nouveauté de Dieu nous offre ou bien nous défendons-nous, enfermés dans des structures caduques qui ont perdu la capacité d’accueil ? Cela nous fera du bien de nous poser cette question durant toute la journée.

2. Une seconde idée : l’Esprit Saint, apparemment, semble créer du désordre dans l’Église, parce qu’il apporte la diversité des charismes, des dons ; mais tout cela au contraire, sous son action, est une grande richesse, parce que l’Esprit Saint est l’Esprit d’unité, qui ne signifie pas uniformité, mais ramène le tout à l’harmonie. Dans l’Église, c’est l’Esprit Saint qui la fait, l’harmonie. Un des Pères de l’Église a une expression qui me plaît beaucoup : l’Esprit Saint « ipse harmonia est ». Il est précisément l’harmonie. Lui seul peut susciter la diversité, la pluralité, la multiplicité et, en même temps, opérer l’unité. Ici aussi, quand c’est nous qui voulons faire la diversité et que nous nous fermons sur nos particularismes, sur nos exclusivismes, nous apportons la division ; et quand c’est nous qui voulons faire l’unité selon nos desseins humains, nous finissons par apporter l’uniformité, l’homogénéité. Si au contraire, nous nous laissons guider par l’Esprit, la richesse, la variété, la diversité ne deviennent jamais conflit, parce qu’il nous pousse à vivre la variété dans la communion de l’Église. Le fait de marcher ensemble dans l’Église, guidés par les pasteurs qui ont un charisme et un ministère particuliers, est signe de l’action de l’Esprit Saint ; l’ecclésialité est une caractéristique fondamentale pour chaque chrétien, pour chaque communauté, pour chaque mouvement. C’est l’Église qui me porte le Christ et qui me porte au Christ ; les chemins parallèles sont si dangereux ! Quand on s’aventure, en allant au-delà de (proagon) la doctrine et de la Communauté ecclésiale – dit l’Apôtre Jean dans sa deuxième lettre – et qu’on ne demeure pas en elles, on ne s’est pas unis au Dieu de Jésus Christ (cf. 2 Jn v. 9). Demandons-nous alors : suis-je ouvert à l’harmonie de l’Esprit Saint, en dépassant tout exclusivisme ? Est-ce que je me laisse guider par lui en vivant dans l’Église et avec l’Église ?

3. Le dernier point. Les théologiens anciens disaient : l’âme est une espèce de bateau à voile, l’Esprit Saint est le vent qui souffle dans la voile pour le faire avancer, les impulsions et les poussées du vent sont les dons de l’Esprit. Sans sa poussée, sans sa grâce, nous n’avançons pas. L’Esprit Saint nous fait entrer dans le mystère du Dieu vivant et nous sauve du danger d’une Église gnostique et d’une Église auto-référentielle, fermée sur elle-même ; il nous pousse à ouvrir les portes pour sortir, pour annoncer et témoigner la bonne vie de l’Évangile, pour communiquer la joie de la foi, de la rencontre avec le Christ. L’Esprit Saint est l’âme de la mission. Ce qui est arrivé à Jérusalem il y a près de deux-mille ans n’est pas un événement éloigné de nous, c’est un événement qui nous rejoint, qui se fait expérience vivante en chacun de nous. La Pentecôte du cénacle de Jérusalem est le commencement, un commencement qui se prolonge. L’Esprit Saint est le don par excellence du Christ ressuscité à ses Apôtres, mais il veut qu’il parvienne à tous. Jésus, comme nous l’avons entendu dans l’Évangile, dit : « Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous » (Jn 14, 16). C’est l’Esprit Paraclet, le « Consolateur », qui donne le courage de parcourir les routes du monde en portant l’Évangile ! L’Esprit Saint nous fait voir l’horizon et nous pousse jusqu’aux périphéries existentielles pour annoncer la vie de Jésus Christ. Demandons-nous si nous avons tendance à nous enfermer en nous-mêmes, dans notre groupe, ou si nous laissons l’Esprit nous ouvrir à la mission. Rappelons-nous aujourd’hui ces trois mots : nouveauté, harmonie, mission.

La liturgie d’aujourd’hui est une grande prière que l’Église avec Jésus élève vers le Père, pour qu’il renouvelle l’effusion de l’Esprit Saint. Que chacun de nous, chaque groupe, chaque mouvement, dans l’harmonie de l’Église, se tourne vers le Père pour demander ce don. Aujourd’hui encore, comme à sa naissance, avec Marie, l’Église invoque : « Veni Sancte Spiritus ! – Viens, Esprit-Saint, pénètre le cœur de tes fidèles ! Qu’ils soient brûlés au feu de ton amour ! ». Amen.

samedi 18 mai 2013

Vigile de la Pentecôte 2013

Il y a plus de martyrs aujourd'hui que dans les premiers siècles de l'Eglise!

Dialogue des mouvements ecclésiaux avec le pape François lors de la veillée de Pentecôte place Saint Pierre.

Quatrième question : "Cheminer, construire, confesser. Votre « programme » pour une « Église en mouvement » (c’est en tous cas ce que j’ai compris en écoutant votre homélie du début de votre pontificat) nous a réconfortés et stimulés. Réconfortés, parce que nous nous sommes retrouvés dans une unité profonde avec nos amis de la communauté chrétienne et avec toute l’Église universelle. Stimulés, parce que, en un certain sens, vous nous avez obligés à secouer la poussière du temps et de la superficie de notre adhésion au Christ. Mais je dois dire que je ne réussis pas à dépasser le trouble causé en moi par l’expression « confesser ». Confesser, c’est-à-dire témoigner de notre foi. Nous pensons à tant de nos frères qui souffrent à cause de leur foi, comme nous venons de l’entendre. Nous pensons à ceux qui doivent décider, le dimanche matin, s’ils vont aller à la messe parce qu’ils savent qu’en allant à la messe, ils risquent leur vie. A ceux qui se sentent encerclés et discriminés à cause de leur foi chrétienne dans de trop nombreux pays du monde. Face à ces situations, il nous semble que ma profession de foi, notre témoignage sont timides et mal à l’aise. Nous voudrions faire plus, mais que faire ? Et comment aider ces frères ? Comment soulager leurs souffrances si nous ne pouvons rien faire, ou trop peu, pour changer leur contexte politique et social ?"

Réponse du pape François : Pour annoncer l’Evangile, il faut deux vertus : le courage et la patience. Ils [les chrétiens qui souffrent, ndlr] sont dans l’Église de la patience. Ils souffrent et il y a plus de martyrs aujourd’hui que dans les premiers siècles de l’Église : plus de martyrs ! Ce sont nos frères et sœurs. Ils souffrent ! Eux, ils portent leur foi jusqu’au martyre. Mais le martyre n’est jamais un échec ; le martyr est le degré le plus élevé du témoignage que nous avons à rendre. Nous sommes en chemin vers le martyre, vers de petits martyres : renoncer à ceci, faire cela… mais nous sommes en chemin. Et eux, les pauvres, ils donnent leur vie, mais ils la donnent, comme nous l’avons entendu à propos de la situation au Pakistan, par amour pour Jésus, en témoignant de Jésus. Un chrétien doit toujours avoir cette attitude de douceur, d’humilité, c’est précisément l’attitude qui est la leur, faisant confiance à Jésus et s’abandonnant à lui. Il faut préciser que bien souvent ces conflits n’ont pas une origine religieuse ; souvent il y a d’autres causes, de type social ou politique et malheureusement, les appartenances religieuses sont utilisées comme de l’huile qu’on met sur le feu. Un chrétien doit toujours savoir répondre au mal par le bien, même si c’est souvent difficile.

Nous, cherchons à leur faire sentir, à ces frères et sœurs, que nous sommes profondément unis à eux, profondément unis, dans leur situation, que nous savons qu’ils sont des chrétiens « entrés dans la patience ». Lorsque Jésus va vers sa passion, il entre dans la patience. Eux, ils sont entrés dans la patience ; le leur faire savoir, mais aussi le faire savoir au Seigneur. Je vous pose la question : priez-vous pour ces frères et sœurs ? Priez-vous pour eux ? Dans votre prière de tous les jours ? Je ne vais pas demander maintenant que ceux qui prient lèvent la main, non. Je ne vous le demande pas maintenant. Mais réfléchissez-y bien. Dans notre prière quotidienne, disons à Jésus : « Seigneur, regarde ce frère, regarde cette sœur qui souffre tant, qui souffre tant ! ». Ils font l’expérience de la limite, vraiment de la limite entre la vie et la mort. Et nous aussi : cette expérience doit nous conduire à promouvoir la liberté religieuse pour tous, pour tous ! Chaque homme et chaque femme doit être libre de vivre sa confession religieuse, quelle qu’elle soit. Pourquoi ? Parce que cet homme et cette femme sont des enfants de Dieu.

Et ainsi, je crois avoir un peu répondu à vos questions ; excusez-moi si j’ai été trop long. Merci beaucoup ! Merci à vous et n’oubliez pas : pas d’Église fermée, mais une Église qui sort, qui va vers les périphéries de l’existence. Que le Seigneur nous guide ici-bas. Merci.

La crise actuelle est une crise de l'homme

Dialogue des mouvements ecclésiaux avec le pape François lors de la veillée de Pentecôte place Saint Pierre.

Troisième question : « Saint Père, j’ai été ému en entendant vos paroles lors de l’audience que vous avez accordée aux journalistes après votre élection. « Comme je voudrais une Église pauvre et pour les pauvres ». Beaucoup d’entre nous sommes engagés dans des œuvres caritatives et de justice. Nous représentons une partie active de cette présence de l’Église enracinée là où l’homme souffre. Je suis employée, j’ai une famille et je m’engage personnellement comme je peux par ma proximité et mon aide auprès les pauvres. Mais je ne me sens pas « quelqu’un de bien » pour autant. Je voudrais pouvoir dire avec Mère Teresa : tout est pour le Christ. Ce qui m’est d’une grande aide pour vivre cette expérience, ce sont mes frères et sœurs de communauté qui sont engagés dans le même sens. Et dans cet engagement, nous sommes soutenus par la foi et la prière. Les besoins sont importants. Vous nous l’avez rappelé vous-mêmes : « Il y a encore tant de pauvres dans le monde ! Et ces personnes rencontrent tant de souffrance ! ». Et la crise a tout aggravé. Je pense à la pauvreté qui afflige tant de pays et qui commence à apparaître aussi dans le monde du bien-être, au manque de travail, aux mouvements migratoires de masse, aux nouveaux esclavages, à l’abandon et à la solitude de tant de familles, de tant de personnes âgées et de tous ceux qui n’ont pas de toit ou de travail. Saint-Père, je voudrais vous demander : comment puis-je, comment pouvons-nous vivre une Église pauvre pour les pauvres ? En quoi l’homme qui souffre interroge-t-il notre foi ? Nous tous, mouvements et associations de laïcs, quelle contribution concrète et efficace pouvons-nous apporter à l’Église et à la société pour affronter cette grave crise qui touche l’éthique publique, le modèle de développement, la politique, en somme quelle manière nouvelle d’être des hommes et des femmes ? »

Réponse du pape François : Je repars du témoignage. Avant tout, la principale contribution que nous puissions apporter est de vivre l’évangile. L’Église n’est pas un mouvement politique, ni une structure bien organisée : ce n’est pas cela. Nous ne sommes pas une ONG, et quand l’Église devient une ONG, elle perd son sel, elle n’a plus de goût, elle n’est qu’une organisation vide. Et sur ce plan, soyez malins, car le diable nous trompe avec le danger de l’efficacité. Prêcher Jésus est une chose, l’efficacité, être efficaces, en est une autre. Non, il s’agit d’une autre valeur. La valeur de l’Église, fondamentalement, est de vivre l’évangile et de témoigner de notre foi. L’Église est le sel de la terre, la lumière du monde, elle est appelée à rendre présent dans la société le levain du Royaume de Dieu et elle le fait avant tout par son témoignage, le témoignage de l’amour fraternel, de la solidarité, du partage.

Quand on entend dire que la solidarité n’est pas une valeur, mais un « comportement primaire » qui doit disparaître… cela ne va pas ! On pense à  une efficacité purement mondaine. Les temps de crise, comme ceux que nous vivons actuellement – mais tu as dit avant que nous étions « dans un monde de mensonges »,- ce temps de crise, attention, ne consiste pas en une crise uniquement économique ; non, c’est une crise culturelle. C’est une crise de l’homme : ce qui est en crise, c’est l’homme ! Et ce qui peut être détruit, c’est l’homme ! Mais l’homme est l’image de Dieu ! C’est pourquoi c’est une crise profonde ! En ce temps de crise, nous ne pouvons pas ne nous préoccuper que de nous-mêmes, nous enfermer dans la solitude, dans le découragement, dans un sentiment d’impuissance devant les problèmes. Ne vous enfermez pas, je vous en prie ! C’est un danger : nous nous enfermons dans nos paroisses, entre amis, dans nos mouvements, avec ceux qui pensent comme nous...

Mais vous savez ce qui se passe ? Quand l’Église reste fermée, elle tombe malade, elle tombe malade. Imaginez une pièce fermée pendant un an : quand on y rentre, il y a une odeur d’humidité, il y a beaucoup de choses qui sont en mauvais état. Une Église fermée, c’est la même chose : c’est une Église malade. L’Église doit sortir d’elle-même. Où ça ? Vers les périphéries existentielles, quelles qu’elles soient, mais sortir. Jésus nous dit : « Allez dans le monde entier ! Allez ! Prêchez ! Rendez témoignage à l’évangile ! » (cf. Mc 16, 15). Mais que se passe-t-il si l’on sort de soi-même ? Il peut arriver ce qui peut arriver à toute personne qui sort de chez elle et qui va dans la rue : un accident. Mais je vous dis : je préfère mille fois une Église accidentée, exposée aux accidents, à une Église malade parce qu’elle ne sort pas ! Allez dehors, sortez !

Pensez aussi à ce que dit l’Apocalypse. Il dit quelque chose de beau : Jésus est à la porte et il appelle, appelle pour entrer dans notre cœur (cf. Ap 3, 20). C’est le sens de l’Apocalypse. Mais posez-vous cette question : combien de fois Jésus est-il à l’intérieur, et il frappe à la porte pour sortir, pour sortir, et nous ne le laissons pas sortir, à cause de nos sécurités, parce que nous sommes si souvent enfermés dans des structures caduques qui ne servent qu’à nous rendre esclaves, et non à faire de nous des enfants libres de Dieu ? Dans cette « sortie », il est important d’aller à la rencontre ; pour moi, ce mot est très important : la rencontre avec les autres. Pourquoi ? Parce que la foi est une rencontre avec Jésus, et nous devons faire nous aussi ce que fait Jésus : rencontrer les autres. Nous vivons une culture de l’affrontement, une culture de la fragmentation, une culture dans laquelle je jette ce qui ne me sert pas, la culture de l’élimination. Mais sur ce point, je vous invite à penser – et c’est un aspect de la crise – aux personnes âgées qui sont la sagesse d’un peuple, aux petits enfants… la culture de l’élimination ! Mais nous devons aller à la rencontre et nous devons créer, avec notre foi, une « culture de la rencontre », une culture de l’amitié, une culture où nous trouvons des frères, où nous pouvons parler aussi avec ceux qui ne pensent pas comme nous, avec ceux qui ont une autre foi, qui n’ont pas la même foi. Ils ont tous quelque chose en commun avec nous : ils sont l’image de Dieu, ils sont enfants de Dieu. Aller à la rencontre de tous, sans négocier notre appartenance. Et un autre aspect important : avec les pauvres. Si nous sortons de nous-mêmes, nous trouvons la pauvreté.

Aujourd’hui, et cela fait mal au cœur de le dire, aujourd’hui, trouver un clochard mort de froid n’est pas une nouvelle. Aujourd’hui, la nouvelle, c’est, peut-être, le scandale. Un scandale : ah ! ça, c’est une nouvelle ! Aujourd’hui, penser que tant d’enfant n’ont pas à manger n’est pas une nouvelle. C’est grave, c’est très grave ! Nous ne pouvons pas rester à ne rien faire ! Mais, c’est comme ça. Nous ne pouvons pas devenir des chrétiens amidonnés, ces chrétiens trop bien élevés qui discutent de théologie en prenant le thé, tranquillement. Non ! Nous devons devenir des chrétiens courageux et aller à la recherche de ceux qui sont justement la chair du Christ, ceux qui sont la chair du Christ ! Lorsque je vais confesser – pour le moment je ne peux pas, parce que pour sortir confesser… d’ici, on ne peut pas sortir, mais ça, c’est un autre problème – quand j’allais confesser dans mon diocèse précédent, il y avait des personnes qui venaient et je leur posais toujours la même question : « Mais vous faites l’aumône ? » - « Oui, père ! ». « Ah, bien, bien ». Et je posais deux autres questions : « Dites-moi, quand vous faites l’aumône, vous regardez dans les yeux celui ou celle à qui vous donnez votre aumône ? » - « Ah, je ne sais pas, je ne m’en suis pas aperçu ». Deuxième question : « Et quand vous faites l’aumône, vous touchez la main de celui à qui vous donnez votre aumône, ou vous lui jetez la pièce ? ». C’est cela le problème : la chair du Christ, toucher la chair du Christ, prendre sur nous cette douleur pour les pauvres. La pauvreté, pour nous, chrétiens, n’est pas une catégorie sociologique ou philosophique ou culturelle ; non, c’est une catégorie théologique. Je dirais même que c’est peut-être la première catégorie, parce que ce Dieu, le Fils de Dieu, s’est abaissé, s’est fait pauvre pour marcher avec nous sur notre route. Et ceci est notre pauvreté : la pauvreté de la chair du Christ, la pauvreté que nous a apportée le Fils de Dieu par son incarnation. Une Église pauvre pour les pauvres commence par aller vers la chair du Christ.

Si nous allons vers la chair du Christ, nous commençons à comprendre quelque chose, à comprendre ce qu’est cette pauvreté, la pauvreté du Seigneur. Et ce n’est pas facile. Mais il y a un problème qui ne fait pas de bien aux chrétiens : l’esprit du monde, l’esprit mondain, la mondanité spirituelle. Cela nous conduit à une suffisance, à vivre l’esprit du monde et non celui de Jésus. La question que vous posiez : comment vivre pour affronter cette crise qui touche l’éthique publique, le modèle de développement, la politique. Comme cette crise est une crise de l’homme, une crise qui détruit l’homme, c’est une crise qui dépouille l’homme de l’éthique. Dans la vie publique, en politique, s’il n’y a pas d’éthique, une éthique de référence, tout est possible et l’on peut tout faire. Et nous voyons, quand nous lisons les journaux, tout le mal que fait à l’humanité tout entière l’absence d’éthique dans la vie publique.

Je voudrais vous raconter une histoire. Je l’ai déjà racontée deux fois cette semaine, mais je vais le faire une troisième fois avec vous. C’est une histoire racontée par un midrash biblique d’un rabbin du XIIe siècle. Il raconte l’histoire de la construction de la Tour de Babel et dit que, pour construire la Tour de Babel, il fallait faire des briques. Qu’est-ce que cela signifiait ? Aller mélanger la boue, apporter de la paille, tout faire… puis la mettre au four. Et quand la brique était faite, il fallait la porter et la monter pour construire la Tour de Babel. Une brique était un trésor, en raison de tout le travail nécessaire pour la faire. Quand une brique tombait, c’était une tragédie nationale et l’ouvrier coupable était puni ; la brique était si précieuse que si elle tombait, c’était un drame. Mais si un ouvrier tombait, il ne se passait rien, c’était autre chose. C’est ce qui se passe aujourd’hui : si les investissements dans les banques baissent un peu… tragédie… comment fait-on ? Mais si les gens meurent de faim, s’ils n’ont rien à manger, s’ils ont des problèmes de santé, cela ne fait rien ! Voilà notre crise actuelle ! Et le témoignage d’une Église pauvre pour les pauvres va à l’encontre de cette mentalité.

Notre leader, c'est Jésus

Dialogue des mouvements ecclésiaux avec le pape François lors de la veillée de Pentecôte place Saint Pierre.

Deuxième question : "Saint Père, mon expérience est celle de la vie quotidienne, comme tant d’autres. J’essaie de vivre ma foi dans mon milieu de travail, au contact avec les autres, comme le témoignage sincère du bien que j’ai reçu à travers ma rencontre avec le Seigneur. Je suis, nous sommes des « pensées de Dieu », investis par un amour mystérieux qui nous a donné la vie. Je suis enseignante dans une école et la conscience de cette réalité me donne un motif pour me passionner pour mes jeunes et pour mes collègues. Je constate souvent que beaucoup cherchent le bonheur sur des chemins où la vie et ses grandes questions se réduisent souvent au matérialisme de ceux qui veulent tout avoir et qui restent toujours insatisfaits, ou au nihilisme qui ne trouve de sens en rien. Je me demande comment la proposition de la foi, qui est celle d’une relation personnelle, d’une communauté, d’un peuple, peut rejoindre le cœur de l’homme et de la femme de notre temps. Nous sommes faits pour l’infini – « misez votre vie sur de grandes choses », nous avez-vous dit récemment – et pourtant, autour de nous et de nos jeunes, tout semble dire qu’il faut se contenter de réponses médiocres, immédiates, et que l’homme doit s’adapter à la finitude sans chercher autre chose. Parfois, nous sommes intimidés, comme les disciples à la veille de la Pentecôte. L’Église nous invite à la nouvelle évangélisation. Je pense que nous tous, qui sommes ici, nous ressentons fortement ce défi qui est au cœur de nos expériences. C’est pourquoi je voudrais vous demander, Saint-Père, de m’aider et de nous aider tous à comprendre comment vivre ce défi de notre temps. Quel est, pour vous, le plus important, ce vers quoi nous tous, mouvements, associations et communautés, nous devons regarder pour mettre en œuvre la tâche à laquelle nous sommes appelés ? Comment communiquer efficacement la foi aujourd’hui ?"

Réponse du pape François : Je dirai seulement trois mots.

Le premier, c’est Jésus. Quel est le plus important ? C’est Jésus. Si nous nous appuyons sur l’organisation, sur d’autres choses, de belles choses, mais sans Jésus, nous n’avançons pas, ça ne va pas. Jésus est plus important. Maintenant, je voudrais vous adresser un petit reproche, mais fraternellement, entre nous. Vous avez tous crié sur la place : « François, François, pape François ». Mais Jésus, où était-il ? J’aurais voulu que vous criiez : « Jésus, Jésus est le Seigneur, et il est vraiment au milieu de nous ». Dorénavant, pas de « François », mais « Jésus » !

Le second mot est : la prière. Regarder le visage de Dieu, mais surtout, et c’est lié à ce que j’ai dit avant, se sentir regardé. Le Seigneur nous regarde, il nous regarde le premier. C’est ce que j’expérimente devant le sagrario [le tabernacle] quand je vais prier, le soir, devant le Seigneur. Quelquefois, je m’endors un peu ; c’est vrai, parce qu’avec la fatigue de la journée, tu t’endors un peu. Mais lui, il me comprend. Et je ressens un tel réconfort quand je pense qu’il me regarde. Nous pensions que nous devons prier, parler, parler, parler… Non ! Laisse-toi regarder par le Seigneur. Lorsqu’il nous regarde, il nous donne la force et nous aide à témoigner de lui - parce que la question était sur le témoignage de la foi, non ? Avant, « Jésus », puis « la prière » - nous sentons que Dieu nous tient par la main. Je souligne alors l’importance de ceci : se laisser guider par lui. C’est plus important que n’importe quel calcul. Nous sommes de vrais évangélisateurs en nous laissant guider par Jésus. Pensons à Pierre ; peut-être faisait-il la sieste, après le repas, et il a eu une vision, la vision de la nappe avec tous les animaux, et il a entendu que Jésus lui disait quelque chose, mais il n’a pas compris. A ce moment-là, plusieurs non-juifs sont venus le chercher pour aller dans une maison, et il a vu que l’Esprit-Saint était là. Pierre s’est laissé guider par Jésus pour arriver à cette première évangélisation des Gentils, qui n’étaient pas juifs : c’était quelque chose d’inimaginable à cette époque (cf. Ac 10, 9-33). Et ainsi toute l’histoire, toute l’histoire ! Se laisser guider par Jésus. Il est vraiment le leader, notre leader, c’est Jésus.

Et troisièmement, le témoignage. Jésus, la prière – la prière : se laisser guider par lui – et ensuite le témoignage. Mais je voudrais ajouter quelque chose. Se laisser guider par Jésus te conduit aux surprises de Jésus. On peut penser que l’évangélisation, nous devons la programmer autour d’une table, en pensant à des stratégies, en faisant des projets. Mais ce sont des instruments, de petits instruments. L’important, c’est Jésus et de se laisser guider par lui. Ensuite, nous pouvons faire des stratégies, mais c’est secondaire.

Enfin, le témoignage : la communication de la foi ne peut se faire que par le témoignage et c’est l’amour. Non pas avec nos idées, mais avec l’évangile vécu dans notre existence et que l’Esprit-Saint fait vivre au-dedans de nous. C’est comme une synergie entre nous et l’Esprit-Saint, et cela conduit au témoignage. L’Église, ce sont les saints qui la font avancer, ce sont eux qui donnent ce témoignage. Comme l’ont dit Jean-Paul II et Benoît XVI, le monde d’aujourd’hui a un grand besoin de témoins. Pas tellement de maîtres, mais de témoins. Ne parlez pas trop, mais parlez par toute votre vie : la cohérence de vie, précisément, la cohérence de vie ! Une cohérence de vie qui consiste à vivre le christianisme comme une rencontre avec Jésus qui m’amène aux autres, et non comme un fait social. Socialement, nous sommes comme ça, nous sommes des chrétiens, renfermés sur nous-mêmes. Non, pas cela ! Le témoignage !

La foi naît d'une rencontre avec Dieu

Dialogue des mouvements ecclésiaux avec le pape François lors de la veillée de Pentecôte place Saint Pierre.

Première question : « La vérité chrétienne est attirante et persuasive parce qu’elle répond au besoin profond de l’existence humaine, en annonçant de manière convaincante que le Christ est l’unique Sauveur de tout l’homme et de tous les hommes ». Saint-Père, ces paroles, qui sont les vôtres, nous ont touchés profondément : elles expriment de manière directe et radicale l’expérience que chacun de nous désire vivre, surtout en cette Année de la foi et au cours de ce pèlerinage qui nous amène ici ce soir. Nous sommes devant vous pour renouveler notre foi, pour la confirmer, pour la fortifier. Nous savons que la foi n’est pas donnée une fois pour toutes. Comme le disait Benoît XVI dans Porta fidei : « la foi n’est pas un présupposé évident ». Cette affirmation ne concerne pas seulement le monde, les autres, la tradition de laquelle nous venons : elle concerne avant tout chacun de nous. Trop souvent nous nous rendons compte combien la foi est un germe de nouveauté, un début de changement, mais elle peine à investir la totalité de notre vie. Elle ne devient pas l’origine de toute notre connaissance et de tout notre agir. Sainteté, comment avez-vous pu trouver dans votre vie la certitude de la foi ? Et quelle route nous indiquez-vous pour que chacun de nous puisse vaincre la fragilité de sa foi ?

Réponse du Pape François : Bonsoir à tous !

Je suis content de vous rencontrer et que nous puissions nous retrouver tous ensemble sur cette place pour prier, pour être unis et pour attendre le don de l’Esprit. Je connaissais vos questions et j’y ai réfléchi - et donc, ce papier, j’en avais pris connaissance ! D’abord, la vérité ! Je les ai là, écrites. La première : « Comment avez-vous pu trouver la certitude de la foi dans votre vie, et quelle route nous indiquez-vous pour que chacun de nous puisse vaincre la fragilité de sa foi ? ». C’est une question historique, parce que cela concerne mon histoire, l’histoire de ma vie !

J’ai eu la grâce de grandir dans une famille où la foi se vivait de manière très simple et concrète ; mais c’est surtout ma grand-mère, la maman de mon père, qui a marqué mon chemin de foi. C’était une femme qui nous expliquait, qui nous parlait de Jésus, elle nous enseignait le catéchisme. Je me souviens que le Vendredi Saint, elle nous emmenait toujours, le soir, à la procession aux flambeaux, et à la fin de cette procession, quand arrivait le « Christ gisant », ma grand-mère nous faisait agenouiller, nous les enfants, et nous disait « Regardez, il est mort, mais demain il ressuscitera ». C’est justement de cette femme, de ma grand-mère que j’ai reçu la première annonce de la foi ! C’est très beau, ceci ! La première annonce, à la maison, en famille ! Et cela me fait penser à l’amour de tant de mamans et de tant de grands-mères dans la transmission de la foi. C’est elles qui transmettent la foi. C’est ce qui se passait aussi dans les premiers temps, parce que saint Paul disait à Timothée : « J’évoque le souvenir de ta mère et de ta grand-mère » (cf. 2 Tm 1, 5). Toutes les mamans qui sont ici, toutes les grands-mères, pensez à cela !

Transmettre la foi. Parce que Dieu met à nos côtés des personnes qui nous aident sur notre chemin de foi. Nous ne trouvons pas la foi dans les choses abstraites, non ! C’est toujours une personne qui prêche, qui nous dit qui est Jésus, qui nous transmet la foi, nous donne la première annonce. Et c’est donc la première expérience de foi que j’ai faite. Mais il y a un jour très important pour moi : le 21 septembre 1953. J’avais presque 17 ans. C’était la « Journée de l’étudiant », pour nous c’est le premier jour du printemps (mais chez vous, c’est celui de l’automne). Avant de me rendre à cette fête, je suis passé à la paroisse où j’avais l’habitude d’aller, j’ai trouvé un prêtre que je ne connaissais pas et j’ai senti le besoin de me confesser. Cela a été pour moi l’expérience d’une rencontre : j’ai trouvé que quelqu’un m’attendait. Mais je ne sais pas ce qui s’est passé, je ne m’en souviens pas, je ne sais vraiment pas pourquoi il y avait ce prêtre, là, qui n’attendait pas depuis longtemps. Après la confession, j’ai senti que quelque chose était changé. Je n’étais pas le même. J’avais entendu comme une voix, un appel : j’étais convaincu que je devais devenir prêtre. Cette expérience de foi est importante.

Nous disons que nous devons chercher Dieu, aller vers lui pour lui demander pardon, mais quand nous y allons, il nous attend. Lui le premier ! Chez nous, en espagnol, nous avons un mot qui explique bien ceci : « Le Seigneur nous primerea toujours », il est premier, il nous attend ! Et c’est vraiment une très grande grâce : trouver quelqu’un qui t’attend. Tu y vas, en pécheur, mais lui t’attendait pour te pardonner. C’est l’expérience que les prophètes d’Israël décrivaient quand ils disaient que le Seigneur est comme la fleur d’amandier, la première fleur du printemps (cf. Jr 1, 11-12). Avant que les autres fleurs ne viennent, il est là : c’est lui, il t’attend. Le Seigneur nous attend. Et quand nous le cherchons, nous trouvons cette réalité : c’est lui qui nous attend pour nous accueillir, pour nous donner son amour. Et c’est une telle stupeur dans ton cœur que tu as du mal à y croire, et c’est comme cela que la foi grandit ! Par la rencontre avec une personne, par une rencontre avec le Seigneur. On pourra dire : « Non, moi, je préfère étudier la foi dans les livres ! ». C’est important de l’étudier, mais attention, cela ne suffit pas !

L’important, c’est la rencontre avec Jésus, la rencontre avec lui, et cela te donne la foi, parce que c’est précisément lui qui te la donne ! Vous parliez aussi de la fragilité de la foi, comment faire pour la vaincre. Le plus grand ennemi de la fragilité - c’est curieux, hein ! - c’est la peur. Mais n’ayez pas peur ! Nous sommes fragiles, et nous le savons. Mais lui, il est plus fort ! Si tu vas avec lui, il n’y a pas de problème ! Un enfant est très fragile - j’en ai vu beaucoup aujourd’hui – mais il était avec son papa, avec sa maman : il est en sécurité ! Avec le Seigneur, nous sommes sûrs. La foi grandit avec le Seigneur, justement de la main du Seigneur ; cela nous fait grandir et nous rend forts. Mais si nous croyons pouvoir nous débrouiller tout seuls… Pensons à ce qui est arrivé à Pierre : « Seigneur, je ne te renierai jamais ! » (cf. Mt 26, 33-35) ; et ensuite, le coq a chanté et il l’avait renié trois fois ! (cf. vv. 69-75).

Réfléchissons : quand nous avons trop confiance en nous-mêmes, nous sommes plus fragiles, plus fragiles. Toujours avec le Seigneur ! Et quand on dit « avec le Seigneur », cela signifie avec l’Eucharistie, avec la Bible, avec la prière… mais aussi en famille, avec notre maman, avec elle aussi, parce c’est elle qui nous amène au Seigneur : elle est notre mère, elle sait tout. Et donc prier aussi la Vierge Marie et lui demander, comme à une maman, qu’elle me rende fort. Voilà ce que je pense de la fragilité, c’est en tous cas mon expérience. Ce qui me rend fort, chaque jour, c’est de prier le chapelet avec la Vierge Marie. Je sens une force très grande parce que je vais à elle et je me sens fort.

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jeudi 16 mai 2013

La dictature de l'économie sans visage

Discours du Pape François aux nouveaux ambassadeurs de divers pays accrédités près le Saint Siège.

Messieurs les Ambassadeurs,

Je suis heureux de vous accueillir à l’occasion de la présentation des Lettres vous accréditant comme Ambassadeurs extraordinaires et plénipotentiaires de vos pays respectifs près le Saint-Siège : le Kirghizstan, Antigua et Barbuda, le Grand-duché de Luxembourg et le Botswana. Les paroles aimables que vous m’avez adressées, et dont je vous remercie vivement, témoignent que les Chefs d’État de vos pays ont le souci de développer des relations d’estime et de collaboration avec le Saint-Siège. Je vous saurais gré de bien vouloir leur transmettre mes sentiments de gratitude et de respect, et l’assurance de mes prières pour leur personne et pour leurs compatriotes.

Messieurs les Ambassadeurs, notre humanité vit en ce moment comme un tournant de son histoire, eu égard aux progrès enregistrés en divers domaines. Il faut faire l’éloge des acquis positifs qui contribuent au bien-être authentique de l’humanité dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la communication par exemple. Toutefois, il y a lieu de reconnaître aussi que la plupart des hommes et des femmes de notre temps continuent de vivre dans une précarité quotidienne aux conséquences funestes. Certaines pathologies augmentent, avec leurs conséquences psychiques ; la peur et la désespérance saisissent les cœurs de nombreuses personnes même dans les pays dits riches ; la joie de vivre s’amenuise ; l’indécence et la violence prennent de l’ampleur ; et la pauvreté devient plus criante. Il faut lutter pour vivre, et pour vivre souvent indignement. L’une des causes de cette situation, à mon avis, se trouve dans le rapport que nous entretenons avec l’argent, et dans notre acceptation de son empire sur nos êtres et nos sociétés. Ainsi la crise financière que nous traversons, nous fait oublier son origine première située dans une profonde crise anthropologique. Dans la négation du primat de l’homme ! On s’est créé des idoles nouvelles. L’adoration de l’antique veau d’or (cf. Ex 32, 15-34) a trouvé un visage nouveau et impitoyable dans le fétichisme de l’argent, et dans la dictature de l’économie sans visage, ni but vraiment humain.

La crise mondiale qui touche les finances et l’économie semble mettre en lumière leurs difformités, et surtout la grave déficience de leur orientation anthropologique qui réduit l’homme à une seule de ses nécessités : la consommation. Et pire encore, l’être humain est considéré aujourd’hui comme étant lui-même un bien de consommation qu’on peut utiliser, puis jeter. Nous avons initié cette culture de l’élimination. Cette dérive se situe au niveau individuel et sociétal. Et elle est promue ! Dans un tel contexte, la solidarité qui est le trésor du pauvre, est souvent considérée comme contre-productive, contraire à la rationalité financière et économique. Alors que le revenu d’une minorité s’accroît de manière exponentielle, celui de la majorité s’affaiblit. Ce déséquilibre provient d’idéologies promotrices de l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, niant ainsi le droit de contrôle aux États chargés pourtant de pourvoir au bien-commun. S’installe une nouvelle tyrannie invisible, parfois virtuelle, qui impose unilatéralement, et sans recours possible, ses lois et ses règles. En outre, l’endettement et le crédit éloignent les pays de leur économie réelle, et les citoyens de leur pouvoir d’achat réel. À cela s’ajoute, si besoin en est, une corruption tentaculaire et une évasion fiscale égoïste qui ont pris des dimensions mondiales. La volonté de puissance et de possession est devenue sans limite.

Derrière cette attitude se cache le refus de l’éthique, le refus de Dieu. Tout comme la solidarité, l’éthique dérange ! Elle est considérée comme contre-productive ; comme trop humaine, car elle relativise l’argent et le pouvoir ; comme une menace, car elle refuse la manipulation et l’assujettissement de la personne. Car l’éthique conduit vers Dieu qui, lui, se situe en-dehors des catégories du marché. Dieu est considéré par ces financiers, économistes et politiques, comme étant incontrôlable - Dieu incontrôlable ! -, dangereux même puisqu’il appelle l’homme à sa réalisation plénière et à l’indépendance des esclavages de tout genre. L’éthique - une éthique non idéologique naturellement - permet, à mon avis, de créer un équilibre et un ordre social plus humains. En ce sens, j’encourage les maîtres financiers et les gouvernants de vos pays, à considérer les paroles de saint Jean Chrysostome : « Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c’est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs » (Homélie sur Lazare, 1, 6 : PG 48, 992D).

Chers Ambassadeurs, il serait souhaitable de réaliser une réforme financière qui soit éthique et qui entraînerait à son tour une réforme économique salutaire pour tous. Celle-ci demanderait toutefois un changement courageux d’attitude des dirigeants politiques. Je les exhorte à faire face à ce défi, avec détermination et clairvoyance, en tenant certes compte de la particularité de leurs contextes. L’argent doit servir et non pas gouverner ! Le Pape aime tout le monde : les riches comme les pauvres. Mais le Pape a le devoir au nom du Christ, de rappeler au riche qu’il doit aider le pauvre, le respecter, le promouvoir. Le Pape appelle à la solidarité désintéressée, et à un retour de l’éthique pour l’humain dans la réalité financière et économique.

L’Église, pour sa part, travaille toujours pour le développement intégral de toute personne. En ce sens, elle rappelle que le bien commun ne devrait pas être un simple ajout, un simple schéma conceptuel de qualité inférieure inséré dans les programmes politiques. Elle encourage les gouvernants à être vraiment au service du bien commun de leurs populations. Elle exhorte les dirigeants des entités financières à prendre en compte l’éthique et la solidarité. Et pourquoi ne se tourneraient-ils pas vers Dieu pour s’inspirer de ses desseins ? Il se créera alors une nouvelle mentalité politique et économique qui contribuera à transformer l’absolue dichotomie entre les sphères économique et sociale en une saine cohabitation.

Pour terminer, je salue chaleureusement, par votre entremise, les pasteurs et les fidèles des communautés catholiques présentes dans vos pays. Je les invite à continuer leur témoignage courageux et joyeux de la foi et de l’amour fraternel enseignés par le Christ. Qu’ils n’aient pas peur d’apporter leur contribution au développement de leurs pays, en ayant des initiatives et des attitudes inspirées par les Saintes Écritures ! Et au moment où vous inaugurez votre mission, je vous offre, Messieurs les Ambassadeurs, mes vœux les meilleurs, vous garantissant le soutien des services de la Curie romaine pour l’accomplissement de votre fonction. À cette fin, j’invoque bien volontiers sur vous et sur vos familles, ainsi que sur vos collaborateurs l’abondance des Bénédictions divines.