dimanche 22 septembre 2013

L'idolâtrie de l'argent

Discours du Pape François au monde du travail lors de sa visite pastorale à Cagliari.

Chers frères et sœurs. Bonjour !

Je vous salue cordialement, travailleurs, entrepreneurs, autorités, familles présentes, en particulier l’archevêque, Mgr Arrigo Miglio, et les trois d’entre vous qui ont exprimé vos problèmes, vos attentes, vos espérances aussi. Cette visite — comme vous le disiez — commence justement avec vous, qui formez le monde du travail. À travers cette rencontre, je désire surtout vous exprimer ma proximité, spécialement aux situations de souffrance, aux nombreux jeunes chômeurs, aux personnes au chômage technique ou en situation de précarité, aux entrepreneurs et aux commerçants qui ont du mal à aller de l’avant. C’est une réalité que je connais bien du fait de mon expérience en Argentine. Moi, je ne l’ai pas connue, mais ma famille oui : mon papa, jeune, est allé en Argentine, plein d’espérance, pour « tenter sa chance en Amérique », et il a souffert la terrible crise des années 30. Ils ont tout perdu ! Il n’y avait pas de travail ! Et dans mon enfance, j’ai entendu parler de cette époque à la maison... Je ne l’ai pas vue, je n’étais pas encore né, mais j’ai senti à la maison cette souffrance, j’ai entendu parler de cette souffrance. Je connais bien cela ! Je dois vous dire : « courage ! ». Mais je suis aussi conscient que je dois faire tout mon possible pour que ce mot « courage ! » ne soit pas un beau mot de circonstance ! Ne soit pas seulement un sourire d’employé cordial, un employé de l’Église qui vient et qui vous dit « courage ! ». Non ! Cela je n’en veux pas ! Je voudrais que ce courage vienne de l’intérieur et me pousse à tout faire, en tant que pasteur, en tant qu’homme. Nous devons affronter avec solidarité, entre vous — entre nous aussi —, tous avec solidarité et intelligence, ce défi historique.

Cette ville est la deuxième que je visite en Italie. C’est curieux, toutes les deux — la première et celle-ci — sont des îles. Dans la première, j’ai vu la souffrance de tant de personnes qui cherchent, en risquant leur vie, dignité, pain, santé, le monde des réfugiés. Et j’ai vu la réponse de cette ville, qui — tout en étant une île — n’a pas voulu s’isoler, et accueille celui-ci, le fait sien, et nous donne un exemple d’accueil : souffrance et réponse positive. Ici, dans cette deuxième ville-île que je visite, je trouve aussi de la souffrance. Une souffrance dont l’un de vous a dit qu’elle « t’affaiblit et finit par te voler l’espérance ». Une souffrance, le manque de travail, qui te conduit — excusez-moi si j’utilise des mots un peu forts, mais je dis la vérité —, qui te conduit à te sentir sans dignité ! Et là où il n’y a pas de travail, manque la dignité ! Et ceci n’est pas seulement un problème de la Sardaigne — même s’il est grand ici ! — ce n’est pas un problème de l’Italie ou de certains pays d’Europe, c’est le résultat d’un choix mondial, d’un système économique qui conduit à cette tragédie ; un système économique qui a en son centre une idole, qui s’appelle l’argent.

Dieu a voulu qu’au centre du monde il n’y ait pas une idole, mais l’homme, l’homme et la femme, qui fassent avancer le monde par leur travail. Mais maintenant, au centre de ce système sans éthique, il y a une idole, et le monde idolâtre à présent ce « dieu-argent ». C’est l’argent qui commande ! C’est l’argent qui commande ! Et toutes les choses qui sont à son service, au service de cette idole, commandent. Et que se passe-t-il ? Pour défendre cette idole, tout le monde se rassemble au centre et les extrémités tombent, les personnes âgées tombent parce qu’il n’y a pas de place pour elles dans ce monde ! Certains parlent de cette habitude d’« euthanasie cachée », de ne pas les soigner, de ne pas les prendre en compte... « Oui, laissons tomber... ». Et les jeunes qui ne trouvent pas de travail ni leur dignité, tombent. Mais pensez-y, dans un monde où les jeunes — deux générations de jeunes — ne trouvent pas de travail. Ce monde n’a pas d’avenir. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas de dignité ! C’est difficile d’avoir une dignité sans travailler. Voilà votre souffrance, ici. Voilà la prière que vous avez clamée : « Travail », « Travail », « Travail ». C’est une prière nécessaire. Travail veut dire dignité, travail veut dire rapporter le pain à la maison, travail veut dire aimer ! Pour défendre ce système économique idolâtre, on instaure la « culture du rebut » : on met au rebut les grands-parents et on met au rebut les jeunes. Et nous devons dire non à cette « culture du rebut ». Nous devons dire : « Nous voulons un système juste ! Un système qui nous fasse tous avancer ». Nous devons dire : « Nous ne voulons pas de ce système économique mondialisé, qui nous fait tant de mal ! ». Au centre il doit y avoir l’homme et la femme, comme Dieu le veut, et non pas l’argent !

J’avais écrit différentes choses pour vous, mais en vous regardant, ces paroles me sont venues. Je remettrai à l’évêque ces paroles écrites comme si elles avaient été dites. Mais j’ai préféré vous dire ce qui me venait du cœur en vous regardant en ce moment ! Regardez, c’est facile de dire : « Ne perdez pas l’espérance ». Mais à tous, à vous tous qui avez du travail et à vous qui n’avez pas de travail, je dis : « Ne vous laissez pas voler l’espérance ! Ne vous laissez pas voler l’espérance ! ». Peut-être l’espérance est-elle comme les braises sous la cendre ; aidons-nous par la solidarité, en soufflant sur les cendres pour que le feu naisse à nouveau. Mais l’espérance nous fait avancer. Ce n’est pas de l’optimisme, c’est une autre chose. Mais l’espérance n’est pas d’un seul, l’espérance, nous la faisons tous ! L’espérance, nous devons la soutenir entre tous, vous tous, et nous tous qui sommes loin. L’espérance est une chose qui est vôtre et nôtre. Elle est à tous ! C’est pourquoi je vous dis : « Ne vous laissez pas voler l’espérance ! ». Mais soyons rusés, parce que le Seigneur nous dit que les idoles sont plus rusées que nous. Le Seigneur nous invite à avoir l’astuce du serpent, en même temps que la bonté de la colombe. Ayons cette astuce et appelons les choses par leur nom. En ce moment, au centre de notre système économique, du système mondialisé qu’on nous propose pour notre vie, au centre il y a une idole et on ne peut pas faire cela! Luttons tous ensemble pour qu’au centre, au moins de notre vie, il y ait l’homme et la femme, la famille, nous tous, afin que l’espérance puisse aller de l’avant... « Ne vous laissez pas voler l’espérance ! ».

Maintenant, je voudrais finir en priant avec vous tous, en silence, en silence, en priant avec vous tous. Je dirai ce qui me vient du cœur et vous, en silence, priez avec moi.

Seigneur Dieu, regarde-nous ! Regarde cette ville, cette île. Regarde nos familles.
Seigneur, à Toi, le travail n’a pas manqué, tu as été charpentier. Tu étais heureux.
Seigneur, le travail nous manque.
Les idoles veulent nous voler la dignité. Les systèmes injustes veulent nous voler l’espérance.
Seigneur, ne nous laisse pas seuls, aide-nous à nous aider les uns les autres ; que nous oubliions un peu l’égoïsme, et sentions dans le cœur le « nous », nous, le peuple qui veut aller de l’avant.
Seigneur Jésus, à Toi le travail ne manqua pas, donne-nous du travail et enseigne-nous à lutter pour le travail et bénis-nous tous. Au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Merci beaucoup et priez pour moi !

* * *

Suite du texte que le Pape François avait préparé et qu’il a remis à l’archevêque de Cagliari.

Je voudrais partager avec vous trois points simples mais décisifs.

Le premier : remettre au centre la personne et le travail. La crise économique a une dimension européenne et globale ; mais la crise n’est pas seulement économique, elle est aussi éthique, spirituelle et humaine. À la racine, il y a une trahison du bien commun, de la part des individus comme de la part des groupes de pouvoir. Il est donc nécessaire de retirer son caractère central à la loi du profit et du revenu et de remettre au centre la personne et le bien commun. Un facteur très important pour la dignité de la personne est justement le travail ; pour qu’il y ait une authentique promotion de la personne, il faut que le travail soit garanti. C’est une tâche qui appartient à toute la société, c’est pourquoi il faut reconnaître un grand mérite aux entrepreneurs qui, malgré tout, n’ont pas cessé de s’engager, d’investir et de prendre des risques pour garantir l’emploi. La culture du travail, contrairement à celle de « l’assistance », implique l’éducation au travail dès la jeunesse, l’accompagnement au travail, la dignité de toute activité de travail, le partage du travail, l’élimination de tout travail au noir. En ce moment, que toute la société, dans toutes ses composantes, fasse tous les efforts possibles pour que le travail, qui est source de dignité, soit la préoccupation centrale ! Votre situation insulaire rend encore plus urgent cet engagement de la part de tous, surtout des instances politiques et économiques.

Second élément : l’Évangile de l’espérance. La Sardaigne est une terre bénie de Dieu, par de nombreuses ressources humaines et environnementales, mais, comme dans le reste de l’Italie, il faut un nouvel élan pour repartir. Et les chrétiens peuvent et doivent y participer, en apportant leur contribution spécifique : la vision évangélique de la vie. Je me souviens des paroles du Pape Benoît XVI lors de sa visite à Cagliari en 2008 : il faut « évangéliser le monde du travail, de l’économie, de la politique, qui a besoin d’une nouvelle génération de laïcs chrétiens engagés, capables de chercher avec compétence et rigueur morale des solutions de développement durable » (Homélie, 7 septembre 2008). Les évêques de Sardaigne sont particulièrement sensibles à ces réalités, en particulier à celle du travail. Vous, chers évêques, indiquez la nécessité d’un discernement sérieux, réaliste, mais orientez aussi vers un chemin d’espérance, comme vous l’avez écrit dans le Message en préparation à cette visite. Cela est important, c’est cela la bonne réponse ! Regarder la réalité en face, bien la connaître, la comprendre, et chercher ensemble des voies, avec la méthode de la collaboration et du dialogue, en vivant la proximité pour apporter l’espérance. Ne jamais étouffer l’espérance ! Ne pas la confondre avec l’optimisme — qui exprime simplement une attitude psychologique — ni avec d’autres choses. L’espérance est créatrice, elle est capable de créer l’avenir.

Troisième point : Un travail digne pour tous. Une société ouverte à l’espérance ne s’enferme pas en elle-même, dans la défense des intérêts d’un petit nombre, mais elle regarde en avant, dans la perspective du bien commun. Et cela requiert de la part de tous un profond sens des responsabilités. Il n’y a pas d’espérance sociale sans un travail digne pour tous. C’est pourquoi il faut « rechercher comme priorité l’objectif de l’accès au travail ou de son maintien pour tous » (Benoît XVI, Enc. Caritas in veritate, n. 32).

J’ai dit travail « digne », et je le souligne, parce que, hélas, notamment quand il y a une crise et que le besoin est fort, le travail inhumain augmente, le travail-esclave, le travail sans la juste sécurité, ou bien sans respect pour la création, ou sans respect du repos, de la fête et de la famille, le travail le dimanche quand ce n’est pas nécessaire. Le travail doit être allié à la sauvegarde de la création, afin qu’elle soit préservée avec responsabilité pour les générations à venir. La création n’est pas une marchandise à exploiter, mais un don à préserver. L’engagement écologique lui-même est une opportunité pour créer des emplois nouveaux dans les secteurs qui lui sont liés, comme l’énergie, la prévention et la diminution des différentes formes de pollution, la vigilance contre les incendies dans le patrimoine forestier, et ainsi de suite. Que préserver la création, préserver l’homme avec un travail digne soient l’engagement de tous ! L’écologie… et aussi une « écologie humaine » !

Chers amis, je suis particulièrement proche de vous, en mettant entre les mains du Seigneur et de Notre-Dame de Bonaria toutes vos angoisses et vos préoccupations. Le bienheureux Jean-Paul II soulignait que Jésus « a travaillé de ses mains. Et même, son travail, qui a été un vrai travail physique, a occupé la majeure partie de sa vie sur cette terre, et c’est ainsi que l’œuvre de la rédemption de l’homme est entrée dans le monde » (Discours aux travailleurs, Terni, 19 mars 1981). Il est important de se consacrer à son travail avec assiduité, dévouement et compétence, il est important d’avoir l’habitude du travail.

Je souhaite que, dans la logique de la gratuité et de la solidarité, on puisse sortir ensemble de cette phase négative, afin d’assurer un travail sûr, digne et stable. Apportez mes salutations à vos familles, aux enfants, aux jeunes, aux personnes âgées. Moi aussi, je vous emporte avec moi, spécialement dans ma prière. Et je vous donne de tout cœur la Bénédiction, sur vous, sur votre travail et sur votre engagement social.

samedi 21 septembre 2013

"J'ai une certitude dogmatique : Dieu est dans la vie de chacun"

Entretien du Pape François avec le Père Antonio Spadaro, directeur de la revue "La Civiltà Cattolica" (in L'Osservatore Romano du 21 septembre 2013) - Deuxième et dernière Partie.

Vous êtes le premier Pape issu d’un ordre religieux depuis le camaldule Grégoire XVI élu en 1831, il y a 182 ans. Quelle est la place des religieux dans l’Église d’aujourd’hui ?

Les religieux sont des prophètes. Ils ont choisi de se mettre à la suite de Jésus en imitant sa vie d’obéissance au Père, la pauvreté, la vie de communauté et la chasteté. En ce sens, les vœux (de religion) ne peuvent pas finir en caricatures, autrement, par exemple, la vie de communauté devient un enfer et la chasteté un mode de vie pour vieux garçons. Le vœu de chasteté doit être un vœu de fécondité. Dans l’Église, les religieux sont appelés en particulier à être des prophètes qui témoignent de la manière dont Jésus a vécu sur cette terre, et qui annoncent comment le Règne de Dieu sera dans sa perfection. Un religieux ne doit jamais renoncer à l’attitude prophétique. Cela ne veut pas dire s’opposer à la part hiérarchique de l’Église, même si la fonction prophétique et la structure hiérarchique ne coïncident pas. Je parle d’une proposition toujours positive, qui ne doit pas être peureuse.

Pensons à ce qu’ont fait tant de grands saints, moines, religieux et religieuses, depuis l’abbé saint Antoine. Etre prophète peut parfois signifier faire ruido, je ne sais pas comment dire... La prophétie fait du bruit, on pourrait dire qu’elle sème la pagaille. Son charisme est d’être un levain dans la pâte : la prophétie annonce l’esprit de l’Evangile.

Que pensez-vous des dicastères romains ?

Les dicastères romains sont au service du Pape et des évêques : ils doivent aider aussi bien les Églises particulières que les conférences épiscopales. Ils sont des organismes d’aide. Dans certains cas, quand ils ne sont pas bien compris, ils courent le risque de devenir plutôt des organismes de censure. C’est impressionnant de voir les dénonciations pour manque d’orthodoxie qui arrivent à Rome ! Je crois que ces cas doivent être étudiés par les conférences épiscopales locales, auxquelles Rome peut fournir une aide pertinente. De fait, ces cas se traitent mieux sur place. Les dicastères romains sont des médiateurs et non des intermédiaires ou des gestionnaires.

Comment concilier harmonieusement le primat de Pierre et la synodalité ? Quels chemins peuvent être pratiqués, et ce dans une perspective œcuménique ?

On doit marcher ensemble : les personnes (la gente), les évêques et le Pape. La synodalité se vit à différents niveaux. Il est peut-être temps de changer la manière de faire du Synode, car celle qui est pratiquée actuellement me paraît statique. Cela pourra aussi avoir une valeur œcuménique, tout particulièrement avec nos frères orthodoxes. D’eux, nous pouvons en apprendre davantage sur le sens de la collégialité épiscopale et sur la tradition de la synodalité. L’effort de réflexion commune, qui prend en considération la manière dont l’Église était gouvernée dans les premiers siècles, avant la rupture entre l’Orient et l’Occident, portera du fruit en son temps. Ceci est important pour les relations œcuméniques : non seulement mieux se connaître, mais aussi reconnaître ce que l’Esprit a semé dans l’autre comme un don qui nous est aussi destiné. Je veux poursuivre la réflexion sur la manière d’exercer le primat de Pierre, déjà initiée en 2007 par la Commission mixte, ce qui a conduit à la signature du Document de Ravenne. Il faut continuer dans cette voie.

Nous devons cheminer unis dans les différences : il n’y a pas d’autre chemin pour nous unir. C’est le chemin de Jésus.

Quel doit être le rôle des femmes dans l’Église ? Comment faire pour le rendre aujourd’hui plus visible ?

Il est nécessaire d’agrandir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église. Je crains la solution du “machisme en jupe” car la femme a une structure différente de l’homme. Les discours que j’entends sur le rôle des femmes sont souvent inspirés par une idéologie machiste. Les femmes soulèvent des questions que l’on doit affronter. L’Église ne peut pas être elle-même sans les femmes et le rôle qu’elles jouent. Les femmes lui sont indispensables. Marie, une femme, est plus importante que les évêques. Je dis cela parce qu’il ne faut pas confondre la fonction avec la dignité. Il faut travailler davantage pour élaborer une théologie approfondie du féminin. C’est seulement lorsqu’on aura accompli ce passage qu’il sera possible de mieux réfléchir sur le fonctionnement interne de l’Église. Le génie féminin est nécessaire là où se prennent les décisions importantes. Aujourd’hui le défi est celui-ci : réfléchir sur la place précise des femmes, aussi là où s’exerce l’autorité dans les différents domaines de l’Église.

Qu’est-ce qu’a réalisé le Concile Vatican II ? Que s’est-il passé ? 

Vatican II fut une relecture de l’Evangile à la lumière de la culture contemporaine. Il a produit un mouvement de rénovation qui vient simplement de l’Evangile lui-même. Les fruits sont considérables. Il suffit de rappeler la liturgie. Le travail de la réforme liturgique fut un service du peuple en tant que relecture de l’Evangile à partir d’une situation historique concrète. Il y a certes des lignes herméneutiques de continuité ou de discontinuité, pourtant une chose est claire : la manière de lire l’Evangile en l’actualisant, qui fut propre au Concile, est absolument irréversible. Il y a ensuite des questions particulières comme la liturgie selon le Vetus Ordo. Je pense que le choix du Pape Benoît fut prudentiel, lié à l’aide de personnes qui avaient cette sensibilité particulière. Ce qui est préoccupant, c’est le risque d’idéologisation du Vetus Ordo, son instrumentalisation.

Saint Père, comment chercher et trouver Dieu en toutes choses ?

Ce que j’ai dit à Rio a une valeur en rapport au temps. Chercher Dieu dans le passé ou dans le futur est une tentation. Dieu est certainement dans le passé, parce qu’il est dans les traces qu’il a laissées. Et il est aussi dans le futur comme promesse. Mais le Dieu “concret”, pour ainsi dire, est aujourd’hui. C’est pourquoi les lamentations ne nous aideront jamais à trouver Dieu. Les lamentations qui dénoncent un monde “barbare” finissent par faire naître à l’intérieur de l’Église des désirs d’ordre entendu comme pure conservation ou réaction de défense. Non : Dieu se rencontre dans l’aujourd’hui.

Dieu se manifeste dans une révélation historique, dans le temps. Le temps initie les processus, l’espace les cristallise. Dieu se trouve dans le temps, dans les processus en cours. Nous devons engager des processus, parfois longs, plutôt qu’occuper des espaces de pouvoir. Dieu se manifeste dans le temps et il est présent dans les processus de l’histoire. Cela conduit à privilégier les actions qui génèrent des dynamiques nouvelles. Cela requiert patience et attente.

Rencontrer Dieu en toutes choses n’est pas un eurêka empirique. Dans le fond, nous désirons constater tout de suite notre rencontre avec Dieu à l’aide d’une méthode empirique. Ce n’est pas ainsi que l’on rencontre Dieu. On le rencontre dans la brise légère ressentie par Elie. Les sens qui perçoivent Dieu sont ceux que saint Ignace appelle les “sens spirituels”. Pour rencontrer Dieu, Ignace demande d’ouvrir sa sensibilité spirituelle plutôt que de mettre en œuvre une approche purement empirique. Il faut une attitude contemplative : sentir que l’on va par un bon chemin de compréhension et d’affection à l’égard des choses et des situations. Le signe en est celui d’une paix profonde, d’une consolation spirituelle, de l’amour de Dieu et de toutes les choses en Dieu.

Bien sûr, dans ce chercher et trouver Dieu en toutes choses, il reste toujours une zone d’incertitude. Elle doit exister. Si quelqu’un dit qu’il a rencontré Dieu avec une totale certitude et qu’il n’y a aucune marge d’incertitude, c’est que quelque chose ne va pas. C’est pour moi une clé importante. Si quelqu’un a la réponse à toutes les questions, c’est la preuve que Dieu n’est pas avec lui, que c’est un faux prophète qui utilise la religion à son profit. Les grands guides du peuple de Dieu, comme Moïse, ont toujours laissé un espace au doute. Si l’on doit laisser de l’espace au Seigneur, et non à nos certitudes, c’est qu’il faut être humble. L’incertitude se rencontre dans tout vrai discernement qui est ouvert à la confirmation de la consolation spirituelle.

Le risque de chercher et trouver Dieu en toutes choses est donc la volonté de trop expliciter, de dire avec certitude humaine et arrogance : “Dieu est ici”. Nous trouverons seulement un dieu à notre mesure. L’attitude correcte est celle de saint Augustin : chercher Dieu pour le trouver et le trouver pour le chercher toujours. Souvent on le cherche à tâtons, comme on peut le lire dans de nombreux passages bibliques. C’est l’expérience des Pères de la foi qui sont nos modèles. Il faut relire le chapitre 11 de la Lettre aux Hébreux. Abraham part sans savoir où il va, guidé par la foi. Tous nos ancêtres dans la foi sont morts en ayant aperçu les bonnes promesses mais de loin... Notre vie ne nous est pas donnée comme un livret d’opéra où tout est écrit ; elle consiste à marcher, cheminer, agir, chercher, voir... On doit entrer dans l’aventure de la recherche, de la rencontre, et se laisser chercher et rencontrer par Dieu.

C’est pourquoi Dieu est premier, Dieu est toujours premier, Dieu nous précède. Dieu est un peu comme la fleur d’amandier, qui fleurit toujours en premier. Nous le lisons chez les Prophètes. Ainsi Dieu se rencontre sur la route, en marchant. Quelqu’un pourrait dire que c’est du relativisme. Est-ce du relativisme ? Oui, si on le comprend de travers, comme une sorte de panthéisme indistinct. Mais non, si on le comprend au sens biblique selon lequel Dieu est toujours une surprise. On ne sait jamais où ni comment on Le trouve, on ne peut pas fixer les temps ou les lieux où on Le rencontrera. La rencontre est l’objet d’un discernement. C’est pourquoi le discernement est fondamental.

Si le chrétien est légaliste ou cherche la restauration, s’il veut que tout soit clair et sûr, alors il ne trouvera rien. La tradition et la mémoire du passé doivent nous aider à avoir le courage d’ouvrir de nouveaux espaces à Dieu. Celui qui aujourd’hui ne cherche que des solutions disciplinaires, qui tend de manière exagérée à la “sûreté” doctrinale, qui cherche obstinément à récupérer le passé perdu, celui-là a une vision statique et non évolutive. De cette manière, la foi devient une idéologie parmi d’autres. Pour ma part, j’ai une certitude dogmatique : Dieu est dans la vie de chaque personne. Dieu est dans la vie de chacun. Même si la vie d’une personne a été un désastre, détruite par les vices, la drogue ou autre chose, Dieu est dans sa vie. On peut et on doit Le chercher dans toute vie humaine. Même si la vie d’une personne est un terrain plein d’épines et de mauvaises herbes, c’est toujours un espace dans lequel la bonne graine peut pousser. Il faut se fier à Dieu.

Devons-nous être optimistes ? Quels sont les signes d’espérance dans le monde actuel ? Comment être optimiste dans un monde en crise ?

Je n’aime pas utiliser le mot “optimiste” parce qu’il décrit une attitude psychologique. Je préfère le mot “espérance” que l’on trouve dans le chapitre 11 de la Lettre aux Hébreux précédemment citée. Les Pères ont continué à cheminer, à travers de grandes difficultés. Et l’espérance ne trompe pas, comme nous le lisons dans la Lettre aux Romains. Pense plutôt à la première devinette du Turandot de Puccini dont la réponse est l’espérance : « Dans la nuit sombre / Vole un fantôme iridescent. / Il s’élève et ouvre les ailes / Sur l’humanité noire, infinie; / Chacun l’invoque / Et chacun l’implore ! / Mais le fantôme disparaît avec l’aurore / Pour renaître au cœur ! / Et chaque nuit il naît, / Et chaque jour il meurt !  ».

L’espérance chrétienne n’est pas un fantôme et elle ne trompe pas. C’est une vertu théologale et donc, finalement, un cadeau de Dieu qui ne peut pas se réduire à l’optimisme qui n’est qu’humain. Dieu ne déçoit pas l’espérance car il ne peut se renier lui-même. Dieu est entièrement promesse.

Quels sont vos artistes et écrivains préférés? Ont-ils quelques traits en commun?

J’ai aimé un grand nombre d’auteurs très divers. J’aime beaucoup Dostoïevski et Hölderlin. Du second, je veux rappeler le poème lyrique écrit pour l’anniversaire de sa grand-mère. Il est d’une grande beauté et m’a fait spirituellement beaucoup de bien. C’est celui qui se termine par le vers “Que l’homme tienne ce que l’enfant a promis”. Cela m’a touché parce que j’ai beaucoup aimé ma grand-mère Rosa et, dans son poème, Hölderlin rapproche sa grand-mère de Marie qui a engendré Jésus qu’il appelle “l’ami de la terre”, lui “qui ne considéra personne comme étranger”. J’ai lu trois fois Les fiancés et je l’ai sur ma table pour le relire. Manzoni m’a beaucoup apporté. Quand j’étais enfant, ma grand-mère m’a fait apprendre par cœur le début du livre : “Cette branche du lac de Côme qui se tourne vers le sud entre deux chaînes ininterrompues de montagnes”. Gerard Manley Hopkins m’a aussi beaucoup plu.

En peinture, j’admire le Caravage. Ses toiles me parlent. Aussi Chagall et sa Crucifixion blanche... En musique, j’aime évidemment Mozart. L’Et incarnatus est de sa Messe en Do est indépassable. Il te conduit à Dieu ! J’aime Mozart interprété par Clara Haskil. Il me comble : je ne peux le penser, je dois l’entendre. J’aime écouter Beethoven, mais joué de manière prométhéenne (prometeicamente). Pour moi, l’interprète le plus prométhéen est Furtwängler. Et puis les Passions de Bach. L’air que je préfère est celui de l’Erbarme Dich, la plainte de Pierre dans la Passion selon saint Matthieu. C’est sublime. Puis, à un autre niveau, pas aussi intime, j’aime Wagner. J’aime l’écouter de temps en temps. Le meilleur à mon sens est la Tétralogie dans l’interprétation de Furtwängler à la Scala en 1950. Et le Parsifal dirigé par Knappertsbuch en 1962.

Nous devons aussi parler cinéma. La strada de Fellini est le film que j’ai peut-être le plus aimé. Je m’identifie volontiers à ce film qui contient une référence implicite à saint François. Je pense avoir vu tous les films avec Anna Magnani et Aldo Fabrizi quand j’avais entre 10 et 12 ans. Un autre film que j’ai beaucoup aimé est Rome ville ouverte. Je suis surtout redevable de ma culture cinématographique à mes parents qui m’ont souvent emmené au cinéma.

De manière générale, j’aime les artistes tragiques, particulièrement les plus classiques. Cervantès met sur la bouche du bachelier Carrasco une belle définition pour faire l’éloge de l’histoire de Don Quichotte : “les enfants l’ont entre les mains, les jeunes gens la lisent, les adultes la comprennent, les vieillards en font l’éloge”. Cela me semble une bonne définition des classiques.

Monsieur Bergoglio, vingt-huit ans professeur de lettres au Collège de l’Immaculée Conception de Santa Fé enseignait dans les deux dernières années du lycée et éveillait ses élèves à l’écriture créative. Pouvez-vous nous raconter votre expérience?

Ce fut une chose un peu risquée. Je devais faire en sorte que mes élèves étudient Le Cid. Mais cela ne plaisait pas aux gamins. Ils demandaient de lire Garcia Lorca. J’ai alors décidé qu’ils étudieraient Le Cid à la maison et que, pendant les cours, j’aborderais les auteurs qui leur plaisaient le plus. Evidemment ils voulaient lire les œuvres les plus “piquantes”, qu’elles soient contemporaines comme La casada infidel ou classiques comme La Celestina de Fernando de Rojas. Or, en lisant ces œuvres qui les attiraient sur le moment, ils prenaient goût à la littérature ou à la poésie de manière plus générale, et ils passaient ensuite à d’autres auteurs. Ce fut pour moi une grande expérience. J’ai fait le programme mais d’une façon non structurée, c’est-à-dire non pas en suivant l’organisation prévue, mais selon un ordre qui venait naturellement en lisant les auteurs. Cette manière de faire me correspondait très bien : je n’aimais pas appliquer un programme rigide, mais bien savoir plus ou moins où je voulais arriver. C’est alors que j’ai commencé à les faire écrire. A la fin, j’ai décidé de faire lire à Borges deux récits écrits par mes élèves. Je connaissais sa secrétaire qui avait été ma professeure de piano. Borges a été emballé. Et il a proposé d’écrire l’introduction de l’un de ces récits.

Vous nous avez demandé d’être attentifs à ne pas tomber dans “la tentation de domestiquer les frontières : on doit aller vers les frontières et non transporter les frontières chez soi pour les vernir (verniciarli) un peu et les domestiquer”. A quoi vous référez-vous ? Qu’avez-vous l’intention de nous dire exactement ? Le présent entretien a été élaboré au sein d’un groupe de revues dirigées par la Compagnie de Jésus : à quoi souhaitez-vous les inviter ? Quelles doivent être leurs priorités ?

Les trois mots-clés que j’ai adressés à la Civiltà Cattolica peuvent être étendus à toutes les revues de la Compagnie, avec sans doute des accents divers selon leur nature et leurs objectifs. Quand j’insiste sur la frontière, je me réfère à la nécessité pour l’homme de culture d’être inséré dans le contexte dans lequel il travaille et sur lequel il réfléchit. Il y a toujours en embuscade le danger de vivre dans un laboratoire. Notre foi n’est pas une foi-laboratoire mais une foi-chemin, une foi historique. Dieu s’est révélé comme histoire, non pas comme une collection de vérités abstraites. Je crains le laboratoire car on y prend les problèmes et on les transporte chez soi pour les domestiquer et les vernir, en dehors de leur contexte. Il ne faut pas transporter chez soi la frontière mais vivre sur la frontière et être audacieux.

Quand on parle de problèmes sociaux, une chose est de se réunir pour étudier le problème de la drogue dans une villa miseria, et une autre, d’aller sur place, d’y vivre, de comprendre et d’étudier le problème de l’intérieur. Il existe une lettre remarquable du Père Arrupe sur la pauvreté, adressée aux Centros de Investigación y Acción Social (cias, Centres de recherche et d’action sociales), dans laquelle il dit clairement qu’on ne peut pas parler de pauvreté si on ne l’expérimente pas par une insertion directe dans les lieux où elle se vit. Ce mot d’“insertion” est dangereux parce que certains religieux l’ont pris comme un slogan et des catastrophes sont arrivées par manque de discernement. Mais il est vraiment important.
Il y a tant de frontières. Pensons aux religieuses qui vivent en milieu hospitalier : elles vivent aux frontières. J’ai beaucoup de gratitude pour l’une d’entre elles. Quand j’ai eu un problème au poumon à l’hôpital, le médecin m’a donné de la pénicilline et de la streptomycine à une certaine dose. La sœur qui se tenait dans la salle a triplé la dose parce qu’elle avait du flair (aveva fiuto), elle savait quoi faire parce qu’elle se tenait toute la journée auprès des malades. Le médecin, qui était certes compétent, vivait dans son laboratoire, la sœur vivait sur la frontière et dialoguait avec la frontière toute la journée. Tandis que domestiquer la frontière signifìe se limiter à parler à partir d’une position distanciée, à s’enfermer dans son laboratoire. C’est certes utile, mais, pour nous, la réflexion doit toujours partir de l’expérience.

Cela vaut-il aussi bien, et si oui comment, pour une importante frontière culturelle qu’est le défi anthropologique actuel? L’anthropologie à laquelle l’Église s’est traditionnellement rapportée et le langage dans lequel elle l’a exprimée restent une référence solide, fruit d’une sagesse et d’une expérience séculaires. Pourtant l’homme auquel l’Église s’adresse ne paraît plus les comprendre ou les considérer comme suffisants. Mon raisonnement est que l’homme s’interprète lui-même autrement que par le passé, à l’aide d’autres catégories, du fait des grands changements dans la société et d’une connaissance plus large de lui-même...

A ce moment-là, le Pape se lève et va prendre sur sa table son bréviaire. C’est un bréviaire en latin, bien usé. Il l’ouvre à l’Office des lectures du vendredi de la 27e semaine. Il me lit un passage tiré du Commonitorium Primum de saint Vincent de Lérins : ita étiam christiánae religiónis dogma sequátur has decet proféctuum leges, ut annis scílicet consolidétur, dilatétur témpore, sublimétur aetáte (“il en va de même pour les dogmes de la religion chrétienne : la loi de leur progrès veut qu’ils se consolident au cours des ans, se développent avec le temps et grandissent au long des âges”).

Le Pape poursuit : Saint Vincent de Lérins fait la comparaison entre le développement biologique de l’homme et la transmission du depositum fidei (dépôt de la foi) d’une époque à l’autre : il croît et se consolide au fur et à mesure du temps qui passe. Ainsi, la compréhension de l’homme change avec le temps et sa conscience s’approfondit aussi. Pensons à l’époque où l’esclavage ou la peine de mort étaient admis sans aucun problème. Les exégètes et les théologiens aident l’Église à faire mûrir son propre jugement. Les autres sciences et leur évolution aident l’Église dans cette croissance en compréhension. Il y a des normes et des préceptes secondaires de l’Église qui ont été efficaces en leur temps, mais qui, aujourd’hui, ont perdu leur valeur ou leur signification. Il est erroné de voir la doctrine de l’Église comme un monolithe qu’il faudrait défendre sans nuance.

Du reste, à chaque époque, l’homme cherche à mieux se comprendre et à mieux s’exprimer. Avec le temps, l’homme change sa manière de se percevoir : une chose est l’homme qui s’exprime en sculptant la Nikè (Victoire) de Samothrace, une autre celui qui s’exprime dans l’œuvre du Caravage, une autre dans celle de Chagall, une autre encore dans celle de Dalí. Les formes dans lesquelles s’exprime la vérité peuvent être variées (multiformi), et cela, en effet, est nécessaire pour transmettre le message évangélique dans sa signification immuable.

L’homme est à la recherche de lui-même. Evidemment, dans cette recherche, il peut aussi se tromper. L’Église a vécu des époques de génie, comme par exemple celle du thomisme. Mais elle a vécu aussi des périodes de décadence de la pensée. Nous ne devons pas confondre par exemple le génie du thomisme avec le thomisme décadent. Pour ma part, j’ai malheureusement étudié la philosophie dans des manuels de thomisme décadent. Pour penser l’homme, l’Église devrait tendre au génie et non à la décadence.

Quand une expression de la pensée n’est-elle pas valide ? Quand la pensée perd de vue l’humain, quand elle en a peur ou qu’elle se laisse égarer sur elle-même. C’est la pensée trompée que l’on peut se représenter comme Ulysse confronté au chant des sirènes, comme Tannhäuser entouré d’une orgie de satyres et de bacchantes, comme Parsifal, au second acte de l’opéra de Wagner, au royaume de Klingsor. Pour développer et approfondir son enseignement, la pensée de l’Église doit retrouver son génie et comprendre toujours mieux comment l’homme s’appréhende aujourd’hui.

Quelle est votre manière préférée de prier?

Je prie l’Office chaque matin. J’aime prier avec les psaumes. Je célèbre ensuite la messe. Et je prie le rosaire. Ce que je préfère vraiment, c’est l’Adoration du soir, même quand je suis distrait, que je pense à autre chose, voire quand je sommeille dans ma prière. Entre sept et huit heures du soir, je me tiens devant le saint sacrement pour une heure d’adoration. Mais je prie aussi mentalement quand j’attends chez le dentiste ou à d’autres moments de la journée.

La prière est toujours pour moi une prière “mémorieuse” (memoriosa), pleine de mémoire, de souvenirs, la mémoire de mon histoire ou de ce que le Seigneur a fait dans son Église ou dans une paroisse particulière. C’est la mémoire dont saint Ignace parle dans la Première semaine des Exercices spirituels lors de la rencontre miséricordieuse du Christ crucifié. Je me demande : “Qu’ai-je fait pour le Christ ? Qu’est-ce que je fais pour le Christ ? Que dois-je faire pour le Christ ?”. C’est la même mémoire dont il parle dans la Contemplatio ad amorem (Contemplation pour obtenir l’amour), lorsqu’il demande de faire revenir à la mémoire les biens reçus. Par-dessus tout, je sais que le Seigneur se souvient de moi. Je peux L’oublier, mais je sais que Lui, jamais. Jamais Il ne m’oublie. La mémoire fonde radicalement le cœur d’un jésuite : c’est la mémoire de la grâce, la mémoire dont il est question dans le Deutéronome, la mémoire des œuvres de Dieu qui sont au fondement de l’alliance entre Dieu et son peuple. C’est la mémoire qui me fait fils et c’est elle qui me fait aussi père.


(de L'Osservatore Romano, ed. hebdomadaire française du 26/09/2013)

Source

"L’annonce de l’amour salvifique de Dieu est premier par rapport à l’obligation morale et religieuse"

Entretien du Pape François avec le Père Antonio Spadaro, directeur de la revue "La Civiltà Cattolica" (in L'Osservatore Romano du 21 septembre 2013) - Première Partie.

Qui est Jorge Mario Bergoglio ?

Je ne sais pas quelle est la définition la plus juste... Je suis un pécheur. C’est la définition la plus juste... Ce n’est pas une manière de parler, un genre littéraire. Je suis un pécheur.

Si, je peux peut-être dire que je suis un peu rusé (un po’ furbo), que je sais manœuvrer (muoversi), mais il est vrai que je suis aussi un peu ingénu. Oui, mais la meilleure synthèse, celle qui est la plus intérieure et que je ressens comme étant la plus vraie est bien celle-ci : Je suis un pécheur sur lequel le Seigneur a posé son regard. Je suis un homme qui est regardé par le Seigneur. Ma devise, Miserando atque eligendo, je l’ai toujours ressentie comme profondément vraie pour moi. Le gérondif latin miserando me semble intraduisible tant en italien qu’en espagnol. Il me plaît de le traduire avec un autre gérondif qui n’existe pas : misericordiando (en faisant miséricorde).

Je ne connais pas Rome. Je connais peu de choses. Parmi celles-ci Sainte-Marie-Majeure : j’y allais toujours. Voilà, oui, je connais Sainte-Marie-Majeure, Saint-Pierre... mais, venant à Rome j’ai toujours habité rue de la Scrofa. De là, je visitais souvent l’église Saint-Louis-des-Français, et j’allais contempler le tableau de la vocation de Saint Matthieu du Caravage. Ce doigt de Jésus... vers Matthieu. C’est comme cela que je suis, moi. C’est ainsi que je me sens, comme Matthieu. C’est le geste de Matthieu qui me frappe : il attrape son argent comme pour dire : “Non, pas moi ! Non, ces sous m’appartiennent !”. Voilà, c’est cela que je suis : un pécheur sur lequel le Seigneur a posé les yeux. C’est ce que j’ai dit quand on m’a demandé si j’acceptais mon élection au Pontificat. « Peccator sum, sed super mise ricordia et infinita patientia Domini nostri Jesu Christi confisus et in spiritu penitentiae accepto (Je suis pécheur, mais, par la miséricorde et l’infinie patience de Notre Seigneur Jésus Christ, je suis confiant et j’accepte en esprit de pénitence) ».

Saint-Père, qu’est-ce qui vous a poussé à entrer dans la Compagnie de Jésus ? Qu’est-ce qui vous a frappé dans l’ordre des jésuites ?

Je voulais quelque chose de plus. Mais je ne savais pas quoi. J’étais entré au séminaire. Les dominicains me plaisaient, j’avais des amis dominicains. Mais ensuite j’ai choisi la Compagnie que j’ai bien connue parce que le séminaire était confié aux jésuites. Trois choses m’ont frappé dans la Compagnie : le caractère missionnaire, la communauté et la discipline. C’est curieux parce que je suis vraiment indiscipliné de naissance. Mais leur discipline, la manière d’ordonner le temps, m’ont tellement frappé !

Et puis la communauté est pour moi vraiment fondamentale. J’ai toujours cherché une vie communautaire. Comme prêtre, je ne me voyais pas seul. C’est pourquoi je suis là, à Sainte-Marthe. Quand j’ai été élu, j’habitais par hasard dans la chambre 207. La chambre où nous sommes maintenant, la 201, était une chambre d’hôte. J’ai choisi de m’y installer car, quand j’ai pris possession de l’appartement pontifical, j’ai entendu distinctement un “non” à l’intérieur de moi. L’appartement pontifical du Palais apostolique n’est pas luxueux. Il est ancien, fait avec goût ; mais pas luxueux. Cependant, il est comme un entonnoir à l’envers. S’il est grand et spacieux, son entrée est vraiment étroite. On y entre au compte-goutte et moi, sans la présence des autres, je ne peux pas vivre. J’ai besoin de vivre ma vie avec les autres.

A la lumière de la spiritualité ignatienne, comment voyez-vous le service de l’Église universelle auquel vous avez été appelé ? Que signifie pour un jésuite d’être élu Pape ? Quel point de la spiritualité ignatienne vous aide le mieux à vivre votre ministère ? 

Le discernement. C’est l’une des choses qui a le plus travaillé intérieurement saint Ignace. Pour lui c’est une arme (instrumento di lotta) pour mieux connaître le Seigneur et le suivre de plus près. J’ai toujours été frappé par la maxime décrivant la vision d’Ignace : Non coerceri a maximo, sed contineri a minimo divinum est (ne pas être enfermé par le plus grand, mais être contenu par le plus petit, c’est cela qui est divin). J’ai beaucoup réfléchi sur cette phrase pour l’exercice du gouvernement en tant que supérieur : ne pas être limité par l’espace le plus grand, mais être en mesure de demeurer dans l’espace le plus limité. Cette vertu du grand et du petit, c’est ce que j’appelle la magnanimité. A partir de l’espace où nous sommes, elle nous fait toujours regarder l’horizon. C’est faire les petites choses de tous les jours avec un cœur grand ouvert à Dieu et aux autres. C’est valoriser les petites choses à l’intérieur de grands horizons, ceux du Royaume de Dieu.

Cette maxime donne les critères nécessaires pour se disposer correctement en vue d’un discernement, pour sentir les choses de Dieu à partir de son “point de vue”. Pour saint Ignace les grands principes doivent être incarnés en prenant en compte les circonstances de lieu et de temps ainsi que les personnes. Jean XXIII, à sa manière, gouvernait avec une telle disposition intérieure, répétant la maxime Omnia videre, multa dissimulare, pauca corrigere (tout voir, passer sur beaucoup des choses, en corriger quelques-unes) parce que, tout en voyant omnia (tout), l’horizon le plus grand, il choisissait d’agir sur pauca, sur les choses les plus petites. On peut avoir de grands projets et les réaliser en agissant sur des choses minimes. Ou on peut utiliser de faibles moyens qui s’avèrent plus efficaces que des plus forts, comme le dit aussi Saint Paul dans la Première Lettre aux Corinthiens.

Ce discernement requiert du temps. Nombreux sont ceux qui pensent que les changements et les réformes peuvent advenir dans un temps bref. Je crois au contraire qu’il y a toujours besoin de temps pour poser les bases d’un changement vrai et efficace. Ce temps est celui du discernement. Parfois au contraire le discernement demande de faire tout de suite ce que l’on pensait faire plus tard. C’est ce qui m’est arrivé ces derniers mois. Le discernement se réalise toujours en présence du Seigneur, en regardant les signes, en étant attentif à ce qui arrive, au ressenti des personnes, spécialement des pauvres. Mes choix, même ceux de la vie quotidienne, comme l’utilisation d’une voiture modeste, sont liés à un discernement spirituel répondant à une exigence qui naît de ce qui arrive, des personnes, de la lecture des signes des temps. Le discernement dans le Seigneur me guide dans ma manière de gouverner.

Je me méfie en revanche des décisions prises de manière improvisée. Je me méfie toujours de la première décision, c’est-à-dire de la première chose qui me vient à l’esprit lorsque je dois prendre une décision. En général elle est erronée. Je dois attendre, évaluer intérieurement, en prenant le temps nécessaire. La sagesse du discernement compense la nécessaire ambiguïté de la vie et fait trouver les moyens les plus opportuns, qui ne s’identifient pas toujours avec ce qui semble grand ou fort.

Comment la Compagnie de Jésus peut-elle être au service de l’Église aujourd’hui? Quelle est sa spécificité, ainsi que les risques qu’elle court?

La Compagnie est une institution en tension, toujours radicalement en tension. Le jésuite est un homme décentré. La Compagnie est en elle-même décentrée : son centre est le Christ et son Église. Par conséquent, si la Compagnie maintient le Christ et l’Église au centre, elle a deux points fondamentaux d’équilibre lui permettant de vivre en périphérie. En revanche, si elle est trop tournée vers elle-même, si elle se met elle-même au centre en se considérant comme une structure solide, très bien “armée”, elle court alors le risque de se sentir sûre d’elle-même et auto-suffisante. La Compagnie doit toujours avoir devant elle le Deus semper maior, la recherche de la gloire de Dieu toujours plus grande, l’Église, Vraie Epouse du Christ notre Seigneur, le Christ Roi qui nous conquiert et auquel nous offrons toute notre personne et toute notre fatigue, même si nous sommes des vases d’argiles, inadéquats. Cette tension nous porte continuellement hors de nous-mêmes. Le “compte de conscience” est le moyen, à la fois paternel et fraternel, qui force la Compagnie à se décentrer, justement parce qu’il l’aide à mieux sortir d’elle-même pour la mission.

Mais il est difficile de parler de la Compagnie. Si nous sommes trop explicites, nous courons le risque d’être équivoques. La Compagnie peut se dire seulement sous une forme narrative. Nous pouvons discerner seulement dans la trame d’un récit et pas dans une explication philosophique ou théologique, lesquelles, en revanche, peuvent être discutées. Le style de la Compagnie n’est pas la discussion mais le discernement, qui, évidemment, dans sa mise en œuvre, suppose la discussion. L’aura mystique ne définit jamais ses bords, ne clôt jamais la pensée. Le jésuite doit être une personne à la pensée incomplète, à la pensée ouverte. Il y a eu des époques dans la Compagnie durant lesquelles la pensée était fermée, rigide, plus instructive et ascétique que mystique : cette déformation a généré l’Epitome Instituti ».

Le jésuite pense toujours, continuellement, en regardant l’horizon vers lequel il doit aller et en mettant le Christ au centre. C’est sa véritable force. Et cela pousse la Compagnie à être en recherche, créative, généreuse. Elle doit donc, aujourd’hui plus que jamais, être contemplative dans l’action ; elle doit vivre une proximité profonde avec toute l’Église, entendue comme le Peuple de Dieu et notre Sainte Mère l’Église hiérarchique. Cela requiert beaucoup d’humilité, de sacrifice, de courage, spécialement quand on vit des incompréhensions ou que l’on est objet d’équivoques et de calomnies, mais c’est l’attitude la plus féconde. Pensons aux tensions du passé sur les rites chinois, sur les rites malabars, dans les réductions du Paraguay.

J’ai été moi-même témoin d’incompréhensions et de problèmes que la Compagnie a vécus récemment. Ce furent des temps difficiles, spécialement quand il s’est agi d’étendre le “quatrième vœu” d’obéissance au Pape à tous les jésuites et que cela ne s’est pas fait. Ce qui me rassurait au temps du père Arrupe, c’est qu’il était un homme de prière. Il passait beaucoup de temps en prière. Je me souviens de lui priant assis par terre, en tailleur, comme le font les Japonais. C’est pour cela qu’il avait une attitude juste et qu’il a pris les bonnes décisions [...]

Ignace est un mystique, pas un ascète. Je m’énerve beaucoup quand j’entends dire que les Exercices spirituels sont ignatiens seulement parce qu’ils sont faits dans le silence. En réalité les Exercices peuvent être aussi parfaitement ignatiens dans la vie courante et en dehors du silence. Le fait de souligner l’ascétisme, le silence et la pénitence est une déformation qui s’est diffusée dans la Compagnie, spécialement dans le milieu espagnol. Pour ma part, je suis proche du courant mystique, celui de Louis Lallemant et de Jean-Joseph Surin.

Pensez-vous que votre expérience de gouvernement dans le passé puisse servir votre action actuelle de gouvernement de l’Église universelle ? »

A dire vrai, dans mon expérience de supérieur dans la Compagnie je ne me suis pas toujours comporté ainsi. Je n’ai pas toujours fait les consultations nécessaires. Et cela n’a pas été une bonne chose. Au départ, ma manière de gouverner comme jésuite comportait beaucoup de défauts. C’était un temps difficile pour la Compagnie : une génération entière de jésuites avait disparu. C’est ainsi que je me suis retrouvé Provincial très jeune. J’avais 36 ans : une folie ! Il fallait affronter des situations difficiles et je prenais mes décisions de manière brusque et individuelle. Mais je dois ajouter une chose : quand je confie une tâche à une personne, je me fie totalement à elle ; elle doit vraiment faire une grosse erreur pour que je reprenne ma confiance. Cela étant, les gens se lassent de l’autoritarisme. Ma manière autoritaire et rapide de prendre des décisions m’a conduit à avoir de sérieux problèmes et à être accusé d’ultra-conservatisme. J’ai vécu un temps de profondes crises intérieures quand j’étais à Córdoba. Voilà, non, je n’ai certes pas été une Bienheureuse Imelda, mais je n’ai jamais été conservateur. C’est ma manière autoritaire de prendre les décisions qui a créé des problèmes.

Je partage cette expérience de vie pour faire comprendre quels sont les dangers du gouvernement. Avec le temps, j’ai appris beaucoup de choses. Le Seigneur m’a enseigné à gouverner aussi à travers mes défauts et mes péchés. C’est ainsi que, comme archevêque de Buenos Aires, je réunissais tous les quinze jours les six évêques auxiliaires et, plusieurs fois par an, le Conseil presbytéral. Les questions étaient posées, un espace de discussion était ouvert. Cela m’a beaucoup aidé à prendre les meilleures décisions. Maintenant j’entends quelques personnes me dire “Ne consultez pas trop, décidez”. Au contraire, je crois que la consultation est essentielle. Les consistoires, les synodes sont, par exemple, des lieux importants pour rendre vraie et active cette consultation. Il est cependant nécessaire de les rendre moins rigides dans leur forme. Je veux des consultations réelles, pas formelles. La consulte des huit cardinaux, ce groupe consultatif outsider, n’est pas seulement une décision personnelle, mais le fruit de la volonté des cardinaux, ainsi qu’ils l’ont exprimée dans les Congrégations générales avant le Conclave. Et je veux que ce soit une consultation réelle, et non pas formelle.

Que signifie exactement pour vous le sentir avec l’Église dont parle saint Ignace dans ses Exercices Spirituels?

L’image de l’Église qui me plaît est celle du peuple de Dieu, saint et fidèle. C’est la définition que j’utilise souvent, et c’est celle de Lumen gentium au numéro 12. L’appartenance à un peuple a une forte valeur théologique : Dieu dans l’histoire du salut a sauvé un peuple. Il n’y a pas d’identité pleine et entière sans appartenance à un peuple. Personne ne se sauve tout seul, en individu isolé, mais Dieu nous attire en considérant la trame complexe des relations interpersonnelles qui se réalisent dans la communauté humaine. Dieu entre dans cette dynamique populaire.

Le peuple est sujet. Et l’Église est le peuple de Dieu cheminant dans l’histoire, avec joies et douleurs. Sentire cum Ecclesia (sentir avec l’Église), c’est, pour moi, être au milieu de ce peuple. L’ensemble des fidèles est infaillible dans le croire, et il manifeste son infallibilitas in credendo à travers le sens surnaturel de la foi de tout le peuple en marche. Voilà pour moi le sentir avec l’Église dont parle saint Ignace. Quand le dialogue entre les personnes, les évêques et le Pape va dans cette direction et est loyal, alors il est assisté par l’Esprit Saint. Ce n’est donc pas un sentir faisant référence aux théologiens.

C’est comme avec Marie : si nous voulons savoir qui elle est, nous nous adressons aux théologiens ; si nous voulons savoir comment l’aimer, il faut le demander au peuple. Marie elle-même aima Jésus avec le cœur du peuple, comme nous le lisons dans le Magnificat. Il ne faut donc pas penser que la compréhension du sentir avec l’Église ne soit référée qu’à sa dimension hiérarchique.

Evidemment, il faut rester bien attentif et ne pas penser que cette infallibilitas de tous les fidèles, dont je suis en train de parler à la lumière du Concile, soit une forme de populisme. Non, c’est l’expérience de notre Sainte Mère l’Église hiérarchique, comme l’appelait saint Ignace, de l’Église comme peuple de Dieu, pasteurs et peuple tous ensemble. L’Église est la totalité du peuple de Dieu. Je vois la sainteté du peuple de Dieu, sa sainteté quotidienne. C’est une “classe moyenne de la sainteté” dont tous peuvent faire partie, celle dont parlait Malègue.

Je vois la sainteté du peuple de Dieu dans sa patience : une femme qui fait grandir ses enfants, un homme qui travaille pour apporter le pain à la maison, les malades, les vieux prêtres qui ont tant de blessures mais qui ont le sourire parce qu’ils ont servi le Seigneur, les sœurs qui travaillent tellement et qui vivent une sainteté cachée. Cela est pour moi la sainteté commune. J’associe souvent la sainteté à la patience : pas seulement la patience comme hypomonè (supporter le poids des événements et des circonstances de la vie), mais aussi comme constance dans le fait d’aller de l’avant, jour après jour. C’est cela la sainteté de l’Iglesia militante (Église militante) dont parle aussi saint Ignace. Cela a été celle de mes parents : de mon père, de ma mère, de ma grand-mère Rosa qui a beaucoup compté pour moi. Dans mon bréviaire j’ai son testament et je le lis souvent : pour moi c’est comme une prière. C’est une sainte qui a tant souffert, moralement aussi, et elle est toujours allée de l’avant avec courage.

Cette Église avec laquelle nous devons sentir, c’est la maison de tous, pas une petite chapelle qui peut contenir seulement un petit groupe de personnes choisies. Nous ne devons pas réduire le sein de l’Église universelle à un nid protecteur de notre médiocrité. Et l’Église est Mère. L’Église est féconde. Elle doit l’être ! Quand je me rends compte de comportements négatifs des ministres de l’Église, de personnes consacrées, hommes ou femmes, la première chose qui me vient à l’esprit c’est : “voici un célibataire endurci” ou “voici une vieille fille”. Ils ne sont ni père, ni mère. Ils n’ont pas été capables de donner la vie. En revanche, lorsque je lis la vie des missionnaires salésiens qui sont allés en Patagonie, je lis une histoire de vie, de fécondité.

Un autre exemple récent : les journalistes ont beaucoup parlé du coup de téléphone que j’ai donné à un jeune homme qui m’avait écrit une lettre. Je l’ai fait parce que sa lettre était si belle, si simple. Lui téléphoner a été pour moi un acte de fécondité. Je me suis rendu compte que c’est un jeune qui est en train de grandir, qui a reconnu un père, et alors je lui ai dit quelque chose de sa vie. Le père ne peut pas dire “je m’en moque”. Cette fécondité me fait tellement de bien !

Ce grand événement [des JMJ à Rio] a attiré l’attention des penseurs sur les jeunes, mais aussi sur ces “poumons spirituels” que sont les Églises d’institution plus récente. Quelles espérances pour l’Église universelle lui semblent provenir de ces Églises ?

Les jeunes Églises développent une synthèse de foi, de culture et de vie en devenir, et donc différente de celle développée par les Églises plus anciennes. Pour moi, le rapport entre les Églises d’institution plus ancienne et celles plus récentes est semblable au rapport entre jeunes et anciens dans une société : ils construisent le futur, mais les uns avec leur force et les autres avec leur sagesse. Nous courons toujours des risques, évidemment ; les Églises plus jeunes celui de se sentir auto-suffisantes, les plus anciennes de vouloir imposer aux plus jeunes leur modèle culturel. Mais le futur se construit ensemble.

Le Pape Benoît XVI, annonçant son renoncement au pontificat, a décrit le monde d’aujourd’hui comme étant sujet à des mutations rapides et agité de questions de grande importance pour la vie de foi qui requièrent la vigueur tant du corps que de l’âme. De quoi l’Église a-t-elle le plus besoin en ce moment historique? Des réformes sont-elles nécessaires? Quel est votre désir pour l’Église des prochaines années? A à quelle Église rêvez-vous  ?

Je vois avec clarté que la chose dont a le plus besoin l’Église aujourd’hui c’est la capacité de soigner les blessures et de réchauffer le cœur des fidèles, la proximité, la convivialité. Je vois l’Église comme un hôpital de campagne après une bataille. Il est inutile de demander à un blessé grave s’il a du cholestérol ou si son taux de sucre est trop haut ! Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons aborder le reste. Soigner les blessures, soigner les blessures... Il faut commencer par le bas.

L’Église s’est parfois laissé enfermer dans des petites choses, de petits préceptes. Le plus important est la première annonce : “Jésus Christ t’a sauvé !”. Les ministres de l’Église doivent être avant tout des ministres de miséricorde. Le confesseur, par exemple, court toujours le risque d’être soit trop rigide, soit trop laxiste. Aucune des deux attitudes n’est miséricordieuse parce qu’aucune ne fait vraiment cas de la personne. Le rigoureux s’en lave les mains parce qu’il s’en remet aux commandements. Le laxiste s’en lave les mains en disant simplement “cela n’est pas un péché” ou d’autres choses du même genre. Les personnes doivent être accompagnées et les blessures soignées.

Comment traitons-nous le peuple de Dieu ? Je rêve d’une Église mère et pasteur. Les ministres de l’Église doivent être miséricordieux, prendre soin des personnes, les accompagner comme le bon Samaritain qui lave et relève son prochain. Cet évangile est pur. Dieu est plus grand que le péché. Les réformes structurelles ou organisationnelles sont secondaires, c’est-à-dire qu’elles viennent dans un deuxième temps. La première réforme doit être celle de la manière d’être. Les ministres de l’Evangile doivent être des personnes capables de réchauffer le cœur des personnes, de dialoguer et cheminer avec elles, de descendre dans leur nuit, dans leur obscurité, sans se perdre. Le peuple de Dieu veut des pasteurs et pas des fonctionnaires ou des clercs d’Etat. Les évêques, particulièrement, doivent être des hommes capables de soutenir avec patience les pas de Dieu parmi son peuple, de manière à ce que personne ne reste en arrière, mais aussi d’accompagner le troupeau qui a le flair pour trouver de nouvelles voies.

Au lieu d’être seulement une Église qui accueille et qui reçoit en tenant les portes ouvertes, efforçons-nous d’être une Église qui trouve de nouvelles routes, qui est capable de sortir d’elle-même et d’aller vers celui qui ne la fréquente pas, qui s’en est allé ou qui est indifférent. Parfois celui qui s’en est allé l’a fait pour des raisons qui, bien comprises et évaluées, peuvent le conduire à revenir. Mais il y faut de l’audace, du courage.

Vous semblez évoquer le fait qu’il y a des chrétiens qui vivent dans des situations irrégulières pour l’Église ou tout au moins des situations complexes, des chrétiens qui d’une manière ou d’une autre, vivent des blessures ouvertes. Je pense aux divorcés remariés, aux couples homosexuels, aux autres situations difficiles. Comment faire alors une pastorale missionnaire ?

Nous devons annoncer l’Evangile sur chaque route, prêchant la bonne nouvelle du Règne et soignant, aussi par notre prédication, tous types de maladies et de blessures. A Buenos Aires j’ai reçu des lettres de personnes homosexuelles, qui sont des “blessés sociaux” parce qu’elles se ressentent depuis toujours condamnées par l’Église. Mais ce n’est pas ce que veut l’Église. Lors de mon vol de retour de Rio de Janeiro, j’ai dit que, si une personne homosexuelle est de bonne volonté et qu’elle est en recherche de Dieu, je ne suis personne pour la juger. Disant cela, j’ai dit ce que dit le Catéchisme [de l’Église catholique]. La religion a le droit d’exprimer son opinion au service des personnes mais Dieu dans la création nous a rendu libres : l’ingérence spirituelle dans la vie des personnes n’est pas possible. Un jour quelqu’un m’a demandé d’une manière provocatrice si j’approuvais l’homosexualité. Je lui ai alors répondu avec une autre question : “Dis-moi : Dieu, quand il regarde une personne homosexuelle, en approuve-t-il l’existence avec affection ou la repousse-t-il en la condamnant ?”. Il faut toujours considérer la personne. Nous entrons ici dans le mystère de l’homme. Dans la vie de tous les jours, Dieu accompagne les personnes et nous devons les accompagner à partir de leur condition. Il faut accompagner avec miséricorde. Quand cela arrive, l’Esprit Saint inspire le prêtre afin qu’il dise la chose la plus juste.

C’est aussi la grandeur de la confession : le fait de juger au cas par cas et de pouvoir discerner ce qu’il y a de mieux à faire pour une personne qui cherche Dieu et sa grâce. Le confessionnal n’est pas une salle de torture, mais le lieu de la miséricorde dans lequel le Seigneur nous stimule à faire du mieux que nous pouvons. Je pense à cette femme qui avait subi l’échec de son mariage durant lequel elle avait avorté ; elle s’est ensuite remariée et elle vit à présent sereine avec cinq enfants. L’avortement lui pèse énormément et elle est sincèrement repentie. Elle aimerait aller plus loin dans la vie chrétienne : que fait le confesseur ?

Nous ne pouvons pas insister seulement sur les questions liées à l’avortement, au mariage homosexuel et à l’utilisation de méthodes contraceptives. Ce n’est pas possible. Je n’ai pas beaucoup parlé de ces choses, et on me l’a reproché. Mais lorsqu’on en parle, il faut le faire dans un contexte précis. La pensée de l’Église, nous la connaissons, et je suis fils de l’Église, mais il n’est pas nécessaire d’en parler en permanence.

Les enseignements, tant dogmatiques que moraux, ne sont pas tous équivalents. Une pastorale missionnaire n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrines à imposer avec insistance. L’annonce de type missionnaire se concentre sur l’essentiel, sur le nécessaire, qui est aussi ce qui passionne et attire le plus, ce qui rend le cœur tout brûlant, comme l’eurent les disciples d’Emmaüs. Nous devons donc trouver un nouvel équilibre, autrement l’édifice moral de l’Église risque lui aussi de s’écrouler comme un château de cartes, de perdre la fraîcheur et le parfum de l’Evangile. L’annonce évangélique doit être plus simple, profonde, irradiante. C’est à partir de cette annonce que viennent ensuite les conséquences morales.

Je dis cela en pensant aussi à notre prédication et à son contenu. Une belle homélie, une vraie homélie doit commencer avec la première annonce, avec l’annonce du salut. Il n’y a rien de plus solide, de plus profond et sûr que cette annonce. Ensuite il faut faire une catéchèse, en tirer une conséquence morale. Mais l’annonce de l’amour salvifique de Dieu est premier par rapport à l’obligation morale et religieuse. Aujourd’hui, il semble parfois que prévaut l’ordre inverse. L’homélie est la pierre de touche pour évaluer la proximité et la capacité de rencontre d’un pasteur avec son peuple, parce que celui qui prêche doit connaître le cœur de sa communauté pour chercher où le désir de Dieu est vivant et ardent. Le message évangélique ne peut être réduit à quelques-uns de ses aspects qui, bien qu’importants, ne manifestent pas à eux seuls le cœur de l’enseignement de Jésus.

Source

Faire émerger dans les réseaux sociaux une présence qui écoute, dialogue et encourage

Discours du Pape François aux participants à l'Assemblée Plénière du Conseil Pontifical des Communications sociales.

Chers frères et sœurs, bonjour !

Je vous salue tous et vous remercie pour le service que vous accomplissez dans un secteur important, celui de la communication, mais après avoir entendu Mgr Celli je dois supprimer « secteur » ... une « dimension essentielle » importante… Je remercie Monseigneur Claudio Maria Celli pour le salut qu’il m’a adressé également en votre nom. Je voudrais partager avec vous quelques pensées.

1.  La première : l’importance de la communication pour l’Église. Nous célébrons cette année les 50 ans de l’approbation du Décret conciliaire Inter mirifica. Il ne s’agit pas seulement d’un souvenir ; ce Document exprime l’attention de l’Église à la communication et à ses instruments, importants aussi dans leur dimension évangélisatrice. Mais aux instruments de la communication ; la communication n’est pas un instrument ! Elle est tout autre chose… Dans les dernières décennies, les moyens de communication ont beaucoup évolué, mais cette sollicitude demeure, en assumant de nouvelles sensibilités et formes. Le panorama de la communication est devenu peu à peu pour beaucoup un « milieu de vie », un réseau où les personnes communiquent, font reculer les frontières de leurs connaissances et de leurs relations (cf. Benoît XVI, Message pour la Journée mondiale des Communications sociales 2013). Je souligne surtout ces aspects positifs, bien que nous soyons tous conscients des limites et des facteurs nuisibles qui existent aussi.

2.  Dans ce contexte – et c’est la seconde pensée – nous devons nous demander : quel rôle doit avoir l’Église avec ses réalités opérationnelles et communicatives ? Dans chaque situation, au-delà des technologies, je crois que l’objectif est de savoir s’insérer dans le dialogue avec les hommes et les femmes d’aujourd’hui, savoir s’insérer dans le dialogue avec les hommes et les femmes d’aujourd’hui, pour en comprendre les attentes, les doutes, les espérances. Il y a des hommes et des femmes parfois un peu déçus par un christianisme qui leur semble stérile, en difficulté justement dans la manière incisive de communiquer le sens profond que donne la foi. En effet, nous assistons aujourd’hui, à l’ère de la mondialisation à une croissance de la désorientation, de la solitude ; nous voyons se diffuser la perte du sens de la vie, l’incapacité à faire référence à une “maison”, la peine à tisser des liens profonds. Il est important alors de savoir dialoguer, en entrant, avec discernement, même dans les milieux créés par les nouvelles technologies, dans les réseaux sociaux, pour faire émerger une présence, une présence qui écoute, dialogue, encourage. N’ayez pas peur d’être cette présence, en apportant votre identité chrétienne dans la manière de vous faire citoyen de ce milieu. Une Église qui accompagne le chemin, sait se mettre en chemin avec tous ! Et il y a aussi une vieille règle des pèlerins, que saint Ignace assume, c’est pourquoi je la connais ! Dans une de ses règles il dit que celui qui accompagne un pèlerin et marche avec le pèlerin, doit aller au rythme du pèlerin, pas en avant ni en arrière. Et voici ce que je veux dire : une Église qui accompagne la marche et qui sache se mettre en marche, comme on marche aujourd’hui. Cette règle du pèlerin nous aidera à inspirer les choses.

3- La troisième pensée : c’est un défi que tous nous affrontons ensemble, dans ce contexte de la communication, et la problématique n’est pas principalement technologique. Nous devons nous demander : sommes-nous capables, même dans ce domaine, de porter le Christ, ou mieux de conduire à la rencontre du Christ ? De marcher avec le pèlerin existentiel, mais de marcher comme Jésus avec les pèlerins d’Emmaüs, réchauffant le cœur, et leur faisant trouver le Seigneur ? Sommes-nous capables de communiquer le visage d’une Église qui soit « la maison » pour tous ? Nous parlons de l’Église avec les portes fermées. Mais c’est plus qu’une Église avec les portes ouvertes, c’est plus ! Trouver ensemble, faire « maison », faire Église, faire « maison ». Église avec les portes fermées, Église avec les portes ouvertes. C’est ceci : en marche faire Église. Un défi ! Faire découvrir, même par les moyens de communication sociale, mais également par la rencontre personnelle, la beauté de tout ce qui est à la base de notre marche et de notre vie, la beauté de la foi, la beauté de la rencontre avec le Christ. Même dans le contexte de la communication, on a besoin d’une Église qui réussisse à donner de la chaleur, à enflammer le cœur. Notre présence, nos initiatives savent-elles répondre à cette exigence ou restons-nous des techniciens ? Nous avons un précieux trésor à transmettre, un trésor qui apporte lumière et espérance. On en a tant besoin ! Mais tout cela exige une formation attentive et qualifiée de prêtres, de religieux, de religieuses, de laïcs, dans ce secteur aussi. Le grand continent numérique n’est pas seulement technologique, mais il est formé d’hommes et de femmes concrets qui portent avec eux ce qu’ils ont au fond d’eux-mêmes, leurs espérances, leurs souffrances, leurs angoisses, la recherche de ce qui est vrai, beau et bon. Il faut savoir indiquer et apporter le Christ, en partageant ces joies et ces espérances, comme Marie qui a porté le Christ au cœur de l’homme ; il faut savoir entrer dans le brouillard de l’indifférence sans se perdre ; il faut savoir descendre aussi dans la nuit la plus obscure sans être envahi par l’obscurité ni s’égarer ; il faut savoir écouter les illusions de nombreuses personnes, sans se laisser séduire ; il faut savoir accueillir les déceptions, sans tomber dans l’amertume ; toucher la désintégration de l’autre, sans se laisser défaire ou se décomposer dans son identité (cf. Discours à l’Épiscopat du Brésil, 27 juillet 2013, n. 4). C’est cela le chemin. C’est cela le défi.

Chers amis, l’attention et la présence de l’Église dans le monde de la communication sont importantes, afin de dialoguer avec l’homme d’aujourd’hui et de le conduire à la rencontre avec le Christ, mais la rencontre avec le Christ est une rencontre personnelle. On ne peut pas la manipuler. Ces temps-ci, nous avons une grande tentation dans l’Église, qui est le “harcèlement spirituel” : manipuler les consciences ; un lavage du cerveau théologal, qui, au final, te conduit à une rencontre avec le Christ purement nominaliste, pas avec la Personne du Christ vivant. Dans la rencontre d’une personne avec le Christ, il y a le Christ et la personne ! Non ce que veut l’ingénieur spirituel qui cherche à manipuler. C’est cela le défi. Conduire l’homme d’aujourd’hui à la rencontre avec le Christ en sachant que, cependant, nous sommes des instruments et le problème de fond n’est pas l’acquisition de technologies sophistiquées, même si elles sont nécessaires pour une présence actuelle et valide. Qu’il nous soit toujours bien clair que le Dieu auquel nous croyons, un Dieu passionné de l’homme, veut se manifester par nos moyens, même s’ils sont pauvres, car c’est lui qui agit, c’est lui qui transforme, c’est lui qui sauve la vie de l’homme.

C’est notre prière, de tous : que le Seigneur réchauffe notre cœur et nous soutienne dans la fascinante mission de le porter au monde. Je me confie à votre prière, car moi aussi j’ai cette mission, et je vous donne volontiers ma bénédiction.